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Les primaires conduisent à la défaite davantage qu’elles ne contribuent à la victoire
Ce billet est initialement paru sous forme de Tribune dans Le Monde, le 29 octobre
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Désormais que les élections municipales sont passées, l’élection présidentielle devient le sujet politique principal. La première préoccupation est celle de l’identification des candidats. Pour la plupart des partis politiques, il s’agit de fixer les règles de désignation de leur candidat respectif et, pour ce faire, plusieurs évoquent l’organisation de « primaires ». Mode de désignation très répandu sur le continent américain (et pas seulement aux États-Unis), il s’est popularisé en France depuis les années 2000, avec toutefois un succès très mitigé.
Les primaires sont précaires plutôt que salutaires, incendiaires plutôt que populaires
Il existe différents types de primaires. On en distinguera principalement trois, par souci pédagogique : la primaire « ouverte », la primaire « fermée » et la primaire « semi-ouverte ». La première permet à tous les électeurs de participer à la désignation du candidat. Elle peut même parfois être élargie aux électeurs futurs, c’est-à-dire à ceux qui deviendront électeurs car ils auront 18 ans à la date du scrutin. La deuxième n’est réservée qu’aux stricts adhérents de la structure organisatrice de la primaire, un parti politique dans la plupart des cas. C’est ce qui correspond à une désignation interne. Cette adhésion est généralement subordonnée à une ancienneté de l’adhésion, de plusieurs mois ou années. La troisième reprend le modèle de la deuxième, mais en proposant de supprimer ou substantiellement réduire le délai d’ancienneté et en offrant, par exemple, une cotisation « attractive » destinée à renforcer les effectifs du parti organisateur.
À partir de cette modélisation, on peut dresser un constat : la quasi-totalité des partis politiques, à l’exception de ceux dont les règles de fonctionnement interne ne sont pas fondamentalement démocratiques, usent depuis fort longtemps du deuxième modèle. En effet, la désignation du candidat procède d’un vote des militants, même s’il ne devait y avoir qu’un seul candidat. Le troisième modèle a notamment été mobilisé par le Parti socialiste, en vue de l’élection présidentielle de 2007 (ce même parti avait déjà organisé une primaire « fermée » avec deux candidats pour l’élection de 1995).
Le premier modèle est cependant celui que l’on a généralement tendance à associer aux primaires, désormais : revêtant une dynamique « populaire », il permet de détacher la désignation d’un candidat du parti et de son appareil. Il s’est répandu à partir de l’élection présidentielle de 2012, avec la « primaire citoyenne » organisée par le Parti socialiste et les Radicaux de gauche. Il fut repris pour l’élection de 2017, par la gauche et par la droite puis, en 2022, avec la « Primaire populaire », mais selon des modalités différentes car, alors, elle n’était pas organisée par des partis politiques, mais par un mouvement associatif.
Après ce constat, place au bilan : il est sombre. En réalité, si on se limite au premier modèle, voire au troisième, à l’exception de la primaire de 2012, aucun processus de primaire n’a permis de remporter l’élection présidentielle voire, pire et seulement pour le premier modèle, de qualifier un candidat pour le second tour. En 2022, la situation est encore plus dramatique : Christiane Taubira, candidate désignée à l’issue de la « primaire populaire », n’est même pas parvenue à récolter les 500 parrainages nécessaires à l’enregistrement de sa candidature (elle n’en a eu que 274).
Les primaires sont ainsi précaires plutôt que salutaires, incendiaires plutôt que populaires : elles conduisent à la défaite davantage qu’elles ne contribuent à la victoire. Le meilleur exemple est sans doute celui de la droite républicaine, en 2017, alors qu’il s’agissait d’une élection présidentielle qui semblait imperdable pour elle. François Fillon l’emporte sur Alain Juppé, avant d’être rattrapé par la justice. Précisément parce qu’il était « le candidat de la primaire », désigné par un vote ayant réuni plus de 4,4 millions de votants, il est politiquement impossible de le « débrancher ». Lui-même refuse de se retirer, certain qu’il était de l’emporter. Il ne sera pas qualifié au second tour. En 2007, Ségolène Royal, désignée candidate au terme d’une primaire « semi-ouverte », perd face à Nicolas Sarkozy. En 2017, Benoît Hamon, candidat de la gauche non-mélenchoniste, conduit cette dernière à 6,36%.
Il n’y a rien de surprenant à cela. Le processus de primaire conduit à creuser les divisions entre des candidats potentiels qui doivent ensuite les gommer, pour se rassembler derrière le candidat désigné. Telle est la logique d’une primaire, mais qui engendre de multiples contradictions au cours de la campagne électorale, faisant qu’une candidature perd alors en crédibilité ce qu’elle espérait gagner en légitimité. 2012 est, en quelque sorte, l’exception qui confirme la règle… et encore ! Les divisions étaient bien présentes mais ne sont réapparues qu’après l’élection présidentielle, à travers la « fronde » au sein des députés socialistes.
Quelle est alors la solution ? Faut-il s’en remettre aux sondages ? Tous les candidats doivent-ils se présenter, laissant les électeurs les départager le jour du premier tour ? Les réponses sont à trouver au sein du débat démocratique et entre les partis politiques. C’est en effet à ces derniers qu’il revient de décider s’ils souhaitent faire des alliances, avec qui et derrière qui. Ils peuvent alors s’en remettre au choix de leurs militants, voire des électeurs et on en revient à un processus de primaire, avec les risques qu’il comporte et qu’on a soulignés. Plusieurs candidatures peuvent également émerger du débat et s’imposer progressivement. Les sondages sont des indicateurs, avec le risque que l’indication ne soit pas pérenne. Au-delà, c’est grâce aux échanges entre ces candidats qu’une dynamique peut se créer, à la condition que chacun des protagonistes soit en mesure de faire primer l’intérêt de son camp sur celui de sa personne.
C’est une condition indispensable à toute victoire électorale que, précisément, la primaire ne permet pas car elle propulse une personne, davantage qu’un projet.
