Réflexions estivales

Plusieurs sujets suscitent la réflexion en cette fin juillet et à l’aube de la trêve estivale du Gouvernement et du Parlement. On en retiendra trois.

Gérald Darmanin doit quitter l’Intérieur

Depuis la nomination de Gérald Darmanin au Ministère de l’Intérieur, mis en cause pour avoir abusé de son autorité, en obtenant des faveurs sexuelles en échange d’interventions de sa part, des voix se sont élevées, quelques-unes pour le défendre et d’autres, plus nombreuses, pour dénoncer une telle promotion. Si des élus des Hauts-de-France, dont Xavier Bertrand, son actuel Président, l’ont soutenu dans une tribune, d’autres élus de la même région leur ont répliqué, en contestant fermement cette nomination, rejoints par des femmes, élues de gauche.

Rappelons que, accusé de viol, Gérald Darmanin ne conteste pas avoir eu des relations sexuelles avec les plaignantes, mais rejette leur qualification pénale, soutenant qu’elles ont été consenties.

Ceux qui nomment ou défendent un tel individu au Ministère de l’Intérieur cautionnent une pratique déontologiquement répréhensible

On n’entend pas entrer dans cette polémique et, comme beaucoup l’ont déjà exprimé, il faut laisser la justice faire son travail d’enquête.

Cependant, au-delà de la question pénale et du message renvoyé, qui peut légitimement être perçu comme une forme d’injure, cette nomination pose un problème doublement déontologique.

D’une part, il est fréquent qu’un responsable politique intervienne dans des dossiers personnels, comme l’a fait Monsieur Darmanin au profit des deux plaignantes. Tant que ces interventions respectent le droit, ne versent pas dans la pression, l’abus de pouvoir ou, pire, le pot-de-vin ou la corruption, le responsable politique est parfaitement dans son rôle de relai.

En revanche, quoique ce ne soit pas pénalement condamnable tant que la relation est effectivement consentie et qu’un avantage personnel n’a pas été obtenu en contrepartie de l’usage d’un pouvoir, il est déontologiquement inacceptable qu’un tel responsable politique ait des relations intimes avec la personne qu’il entend ainsi aider. Le conflit d’intérêt est alors évident et la neutralité attendue disparaît.

Ainsi, ceux qui nomment un tel individu au Ministère de l’Intérieur, ce qui fait figure d’une véritable promotion, ou ceux qui le défendent publiquement, cautionnent ouvertement une telle pratique, pourtant répréhensible sur le plan déontologique. Qu’il s’agisse alors du Président de la République actuel ou de quelqu’un qui aspire à le devenir, tel Xavier Bertrand, en dit long sur leur perception du fonctionnement des institutions et de l’importance de l’image qui leur est attachée.

D’autre part, comme on a pu le dire à propos de Richard Ferrand, il y a les personnes et il y a les fonctions ; les premières exercent les secondes et les secondes protègent les premières. Mais la préservation des secondes exige que les premières soient irréprochables.

Jusqu’à présent, selon la « jurisprudence Bérégovoy-Balladur », parfois remise en cause, cette irréprochabilité était atteinte par la mise en examen : dès lors qu’elle a lieu, le ministre démissionne. Tel n’est pas le cas de Gérald Darmanin.

Cependant, accusé, le Ministre de l’Intérieur fait actuellement l’objet d’une enquête, laquelle échoit aux services de police, placés sous son autorité.

Il n’est donc pas acceptable sur le plan déontologique que Monsieur Darmanin demeure Ministre de l’Intérieur, car le conflit d’intérêt est évident et la dignité de la fonction est atteinte.

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Quel mépris !

On connaît enfin l’ensemble du Gouvernement, avec la nomination de onze Secrétaires d’État.

Mais quel mépris à leur égard !

Nommés un dimanche soir et à la veille des vacances, par une nomination annoncée par simple communiqué de presse de l’Élysée et au terme d’un délai historiquement long, ils n’ont, surtout, pas été intégrés à l’équipe gouvernementale qui a obtenu la confiance de l’Assemblée nationale, lors du vote du 15 juillet dernier.

Ils font ainsi office de membres du Gouvernement de seconde zone. S’il est vrai qu’un Secrétaire d’État n’a ni le même rôle ni la même importance qu’un Ministre de plein exercice, le leur faire savoir ainsi est quelque peu méprisant, eu égard au dévouement que l’on pourrait attendre de leur part.

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Papy fait de la résistance

Alors qu’était contesté le décret instaurant le confinement généralisé de la population française, le Conseil d’État a refusé de transmettre une Question prioritaire de constitutionnalité au Conseil constitutionnel, portant sur la disposition législative qui en était le fondement.

Dans sa décision du 22 juillet dernier, il retient notamment que l’article L. 3131-15 du code de la santé publique, fondement de la mesure de confinement, permet au Premier ministre, non de prendre une mesure individuelle, mais une mesure réglementaire générale, motivée par l’objectif de valeur constitutionnelle de protection de la santé. Ainsi, il ne s’agit pas d’une mesure, eu égard à sa nature et à son objet, que l’article 66 de la Constitution réserve à la compétence de l’autorité judiciaire.

Un pouvoir d’évocation offert au Conseil constitutionnel renforcerait la garantie des droits et la séparation des pouvoirs

Indépendamment du bien-fondé ou non d’une telle contestation, il est surprenant – et même discutable sur le plan constitutionnel – que le Conseil d’État juge d’emblée que la question est dépourvue de caractère sérieux.

En effet, en contraignant toute une population à demeurer confinée, c’est-à-dire enfermée chez soi, il s’agit sans doute de la mesure la plus liberticide de toute notre histoire. Peut-être fût-elle justifiée, mais peut-être pas et de véritables arguments de constitutionnalité existent à son encontre.

Et dès lors qu’elle est permise par la loi, il aurait été sain que le doute soit définitivement levé par le seul organe en mesure de le faire, soit le Conseil constitutionnel, compétent pour apprécier la constitutionnalité des lois.

On regrette ainsi qu’il n’existe pas de pouvoir d’évocation, permettant au Conseil constitutionnel de se saisir directement d’affaires où une décision de sa part permettrait de mettre un terme à toute polémique. Il serait pourtant simple à instaurer, par une simple modification de la loi organique et sans l’apparenter pleinement à une auto-saisine du Conseil.

En effet, il suffirait de lui offrir le droit de demander une nouvelle délibération aux juridictions de renvoi (Conseil d’État et Cour de cassation), sur la seule base des deux premières conditions (applicabilité au litige et absence de déclaration de conformité préalable), à l’exclusion de la troisième (caractère sérieux de la question).

Une mesure simple, dont le Conseil constitutionnel userait avec parcimonie et qui ne saurait s’apparenter à de l’activisme juridictionnel, tout en lui permettant d’être un contre-pouvoir effectif, également à l’égard des juges ordinaires.

Tant la garantie des droits que la séparation des pouvoirs en seraient renforcées.

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La trêve estivale vaut également pour La Constitution décodée. À moins d’un événement qui commanderait que je reprenne la plume, le blog prend un peu de repos jusqu’au 28 septembre.

Très bonnes vacances à tous !

Deux fois n’est pas coutume

Il s’était engagé. Il est venu. Il est revenu. Et il est parti…

En ce début juillet, le discours du Président de la République devant les parlementaires réunis en Congrès était devenu traditionnel. Mais pas au point de se transformer en coutume, à laquelle le chef de l’État ne saurait plus déroger.

Il s’était pourtant engagé à venir « une fois par an devant le Congrès » : tel était l’un de ses engagements en matière d’institutions, afin de rendre les « élites plus responsables ».

Il est venu une première fois, le 3 juillet 2017, en début de mandat et la veille de la déclaration de politique générale du Premier ministre devant l’Assemblée nationale. Il avait alors confirmé son engagement : « Tous les ans, je reviendrai donc devant vous pour vous rendre compte ». C’était alors une promesse.

Il est revenu une seconde fois, le 12 juillet 2018, après une année pleine de mandat. Il indiquait alors : « Je n’ai pas oublié, je n’oublie pas et je n’oublierai pas. C’est pourquoi je suis devant vous, dans ce rendez-vous que j’ai voulu annuel, humble mais résolu ». Cela devenait une tradition, presque une coutume.

Reporter l’événement fait sens, l’annuler serait un contresens

Logiquement, on attendait donc qu’Emmanuel Macron vienne à nouveau s’exprimer devant les parlementaires. La date avait d’ailleurs été annoncée et le rendez-vous initialement fixé au 8 juillet prochain. Mais non. Cela ne se fera pas, du moins, pas tout de suite.

Reporter l’événement fait sens, l’annuler serait un contresens. Pour justifier ce « report », l’exécutif a indiqué, d’une part, que la conférence de presse du Président de la République au terme du « Grand débat national » (qui eut du mal à être organisée, en raison de l’incendie de Notre-Dame de Paris) suffisait à exposer la parole présidentielle.

Peut-on à ce point méconnaître nos institutions pour confondre représentation nationale et journalistes ?

D’autre part, le Président de la République a demandé au Premier Ministre, le confirmant ainsi à la tête du Gouvernement au lendemain des élections européennes, de faire une déclaration de politique générale devant les députés, en posant la question de confiance. Le chef du Gouvernement remplacerait donc le chef de l’État, la double parole n’étant pas utile… le second ayant sans doute oublié qu’il avait précédé le premier, en 2017.

Pour autant, si le discours solennel devant le Congrès est effectivement reporté, cela fait sens : quelle logique y a-t-il à convoquer les parlementaires en fin de session, alors qu’il s’agit de leur exposer une feuille de route pour les prochains mois ? Au contraire, calqué sur le discours du Trône au Royaume-Uni, ou son pendant américain, le discours sur l’état de l’Union, le discours devant le Congrès devrait se tenir à l’ouverture de la session, soit en octobre. D’ailleurs, l’exécutif a bien indiqué que le Président prendrait la parole « ultérieurement », sans toutefois préciser de date. Pour respecter son engagement, Emmanuel Macron devrait cependant s’exprimer avant la fin de l’année 2019.

Mais la période de rentrée et l’automne sont généralement assez chargés, en tensions (notamment sociales, en période de rentrée) et en travail parlementaire (avec les lois de finances). Si bien qu’il pourrait être tentant de l’annuler, tout simplement.

Ce serait un contresens car cette tradition mériterait d’être érigée en coutume. Loin de marquer une domination présidentielle sur le Parlement, elle traduit au contraire le sens de la Ve République : un Président-capitaine, élu pour mener une mission politique dont il fixe le contenu, laquelle est réalisée par sa majorité, sous les auspices du Gouvernement.

Le Président ne peut rien, mais il décide de tout… à condition que sa majorité le suive et elle peut à tout instant décider de ne plus le faire, ou de le faire plus modérément.

Une tradition a été entamée, elle est aujourd’hui écorchée. Elle pourra, demain, être utilement préservée et corrigée.

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La Constitution décodée s’était arrêtée quelques temps. Les causes sont nombreuses – saturation, paresse, chaleur accablante, lassitude – et il n’est sans doute pas utile de les détailler.

À l’exception de la cause principale : la fermeture, pratiquement sans préavis, des blogs par le journal Le Monde. Censure ? On n’oserait le croire. Arrogance ? Incontestablement.

Dans un mail adressé le 8 avril 2019, Le Monde indiquait à ses abonnés qui avaient ouvert un blog que « ce service prendra fin le 5 juin 2019 », sans avancer d’autre précision que « cette fermeture est liée aux évolutions techniques de notre site Internet ».

Ainsi, en moins de deux mois, il fallait organiser toute la migration d’un blog, sous peine de perdre toutes les données.

Cette décision unilatérale, imposée sans discussion aucune à l’ensemble des utilisateurs (apparemment), ne pouvait être contestée. Elle méritait au moins d’être dénoncée, tant elle traduit l’absence de considération à l’égard des utilisateurs des services d’un journal qui se dit « de référence ».

 

Western Spaghetti

On imagine parfaitement la scène, scénarisée et réalisée par un Sergio Leone au meilleur de sa forme, mise en musique par un Ennio Morricone plus inspiré que jamais.

Les protagonistes se scrutent. Certains sont plus vaillants que d’autres, qui ont déjà essuyé quelques balles. Mais tous sont prêts à dégainer leur colt, au moindre mouvement.

Le vent souffle, mais les chapeaux restent vissés sur les têtes. Le train siffle, mais personne ne bouge, encore. La musique est angoissante mais prenante.

Comment ces protagonistes en sont-ils arrivés là, se retrouvant en plein désert, isolés mais non esseulés, où tout est décidé mais rien, ou presque, ne pourra se décider ? Dans cette Italie qui se retrouve(ra) isolée sur la scène européenne, par rapport à la France et l’Allemagne – laquelle vient de valider, non sans mal, la grande coalition et pourra enfin se doter d’un Gouvernement. Dans cette Italie qui n’est pourtant pas esseulée face à la montée du populisme, qui gagne la Hongrie et la Pologne, la France et l’Allemagne, ainsi que les États-Unis. Dans cette Italie où tout fut décidé hier, par le jeu d’un seul scrutin qui a permis d’élire 945 parlementaires (630 députés et 315 sénateurs). Mais où rien ne pourra se décider, avant un long moment, le paysage politique étant éclaté, comme l’Italie en a l’habitude et aucune majorité ni aucune coalition ne paraissant émerger.

Ils sont arrivés là par la volonté de 72,91% des électeurs, qui se sont moins mobilisés que lors des élections précédentes (en 2013, la participation était de 75,24%), mais davantage que ce que prédisaient les sondages.

Salvini et Berlusconi, duettistes d’hier, pourraient être les duellistes de demain

Ils sont arrivés là au terme d’un scrutin dont les modalités, établies par une loi de novembre dernier, n’étaient pas des plus simples. Le mode de scrutin, à un seul tour, est mixte : un gros tiers des parlementaires (232 députés et 116 sénateurs) sont élus au scrutin uninominal majoritaire, deux petits tiers le sont au scrutin proportionnel de liste. Pour participer à la répartition des sièges, les coalitions ou les listes isolées doivent avoir respectivement franchi un seuil national de 10% et 3% des voix.

Qui sont-ils ? Ils ne sont plus que quatre.

Luigi di Maio, heureux et fier que son parti, le Mouvement 5 Étoiles (M5S), soit encore le premier parti d’Italie, réalisant seul plus de 32% des voix. Mais isolé, à ce stade, car il ne peut compter sur le soutien d’aucun autre.

Matteo Salvini et Silvio Berlusconi, alliés dans une coalition de « centre droit », qui n’a plus rien de central et bien peu de droit, pour se tordre vers des thèses d’extrême droite. À eux deux, ils sont la première force politique du pays, avec plus de 37% des voix. Mais c’est insuffisant pour gouverner.

Mais duettistes d’hier, ils pourraient être les duellistes de demain : le jeune Salvini, de la Lega nationaliste et quasi-xénophobe (17,5%) est passé devant Berlusconi et Forza Italia (14%). Ce dernier n’a rien à perdre, sauf sa raison d’exister : inéligible, il ne peut ni siéger au Parlement ni présider le Conseil des ministres. Il ne peut donc qu’exister politiquement, par la voie de son parti et la voix de ses médias, ou réciproquement. Si Salvini, fort de sa « petite » victoire, évince le premier, il aura du mal à faire taire les seconds. Mais Berlusconi ressort encore plus affaibli de ces élections, du fait d’un score plus maigre qu’escompté.

Enfin, sans surprise, Matteo Renzi, du Parti démocrate, est le grand perdant, après sa cuisante défaite au référendum constitutionnel du 4 décembre 2016. Il peut toutefois se consoler, son parti étant (encore) le deuxième du pays, avec 18,8% des voix, soit près de sept points et trois millions de voix de moins qu’en 2013.

Tous les quatre se regardent attentivement pour savoir qui s’alliera avec qui et lesquels tomberont sous le feu d’un tir croisé. Le vote populiste et europhobe est, sans conteste, majoritaire. Il paraît néanmoins difficile, à ce jour, que la Lega, implantée au nord, s’allie au M5S, surtout puissant au sud. Le Parti démocrate pourrait faire alliance avec Forza Italia, ce serait toutefois encore insuffisant pour être majoritaire. Mais dans un système où s’impose la double confiance des chambres (le Gouvernement doit être investi par la Chambre des députés et le Sénat), tout reste ouvert.

Voici le train qui siffle de nouveau, avertissant de son départ, sans que l’on n’ait jamais compris comment et pourquoi il pouvait y avoir une gare, ainsi perdue au milieu du désert.

Un passager en était descendu, ultime messager, que tous attendent. Celui qui apporte la solution : Sergio Mattarella, Président de la République, qui désignera celui chargé de composer un Gouvernement…

À condition qu’il n’arrive pas après la bataille, au moment où les chargeurs se seront déjà vidés, rendant le moindre accord impossible et tout Gouvernement irréaliste. Nos quatre protagonistes gisant sur le sol, ne laissant plus la place qu’à ce messager seul au milieu de nulle part. Et le vent continuant de souffler, vient découvrir un mot, enfoui dans le sable…

« Oh mia patria si bella e perduta »*

 

Nota bene : les résultats avancés sont à relativiser car ils ne sont pas définitifs. Ils sont actualisés en continue sur le site du Ministère de l’Intérieur italien.

 

* « Oh ma patrie, si belle et perdue » est un vers du célèbre chœur de l’opéra Nabucco de Giuseppe Verdi. Et l’on sait le symbole que représente « Verdi » pour l’unité d’Italie.