Une justice aux ordres

Ce billet est paru hier sous forme de tribune dans Le Monde.

Par lettre du 27 juin 2019 adressée à Gérard Larcher, Président du Sénat, et communiqué de presse du même jour, le procureur de la République de Paris, Rémy Heitz, a informé de sa décision de classer sans suite les procédures engagées contre trois collaborateurs du Président de la République. Il s’agissait de Patrick Strzoda (Directeur de cabinet), Alexis Kohler (Secrétaire général) et Lionel Lavergne (chef du groupe de sécurité). Une enquête préliminaire avait été engagée du chef de faux témoignage, après que le Président du Sénat lui avait signalé, par lettre du 27 mars 2019, de telles suspicions lors d’auditions devant la Commission d’enquête sénatoriale sur « l’Affaire Benalla ».

Rappelons, d’une part, que les témoignages devant une commission d’enquête se font sous serment, en application de l’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958, qui détermine le fonctionnement des commissions d’enquête. Un mensonge, fût-il par omission, est alors passible de cinq ans d’emprisonnement et 75 000€ d’amende, en vertu de l’article 434-13 du code pénal, auquel renvoie ce même article 6. C’est ainsi que le 9 novembre 2018, la Cour d’appel de Paris a condamné, pour la première fois, le pneumologue Michel Aubier à 20 000€ d’amende, pour ne pas avoir fait part de ses liens d’intérêts avec le groupe Total.

Précisons, d’autre part, que les poursuites et les éventuelles condamnations auxquelles peuvent donner lieu un faux témoignage ne sont pas diligentées par les parlementaires, dont ce ne serait nullement la mission, mais bien par l’autorité judiciaire et, plus précisément, par le parquet de Paris. Lorsqu’ils constatent ou soupçonnent une infraction (tel un faux témoignage), les parlementaires doivent alerter le parquet. Ce dernier peut alors diligenter une enquête et décider de l’opportunité des poursuites.

Ainsi, le Président Larcher a fait part de ses soupçons au procureur de la République, comme il en avait le devoir et, ce dernier a décidé d’ouvrir une enquête préliminaire, puis, à son terme, de classer la procédure sans suite, comme il en avait le pouvoir. Jusqu’ici, rien d’anormal.

Sauf que le contenu même de la lettre et du communiqué de presse interpelle. Le procureur relève que « M. Patrick Strzoda a pu faire une description incomplète des attributions d’Alexandre Benalla lors de son audition du 25 juillet 2018 ».

En effet, M. Strzoda a indiqué que M. Benalla « participait, sous l’autorité du chef de cabinet, à la préparation et l’organisation des déplacements publics du chef de l’État ; il organisait les déplacements privés ; il gérait le programme d’accueil des invités du Président de la République pour le défilé du 14 juillet ». Avant d’ajouter : « je le répète, Alexandre Benalla n’assurait pas la protection rapprochée du chef de l’État ». Ces propos ont été expressément confirmés et complétés par Alexis Kohler, le 26 juillet et par Lionel Lavergne, le 30 juillet. Le premier soutenait que « M. Alexandre Benalla n’exerçait pas une mission de sécurité mais une mission de coordination et d’organisation des déplacements du Président de la République ». Le second précisait que « les missions de M. Benalla étaient triples. La plus importante était de participer, sous l’autorité du chef de cabinet, à l’organisation des déplacements officiels du Président de la République […]. Le deuxième volet […] était l’organisation des déplacements non officiels du Président de la République. Le troisième volet n’était pas en lien direct avec les missions du GSPR. […] Il s’agissait de gérer les invitations pour le 14 juillet ».

La justice est aux ordres : ce n’est pas seulement troublant, c’est alarmant pour notre démocratie

Or il ressort expressément de la fiche de poste d’Alexandre Benalla, publiée dans le rapport de la commission d’enquête, que ses missions étaient au nombre de cinq et que la première d’entre elles était la « coordination des services en charge de la sécurité du Président de la République ».

La contradiction entre cette fiche de poste et les propos tenus sous serment devant la commission d’enquête par ces trois collaborateurs est flagrante. D’ailleurs, Rémy Heitz la reconnaît. Pourtant, il décide de classer la procédure sans suite, car, dit-il, M. Strozda s’est référé à plusieurs reprises à la fiche de poste, au cours de son audition. Pour échapper aux poursuites pour faux témoignage, il suffirait donc de mentir, tout en renvoyant à un document où il y a la vérité. C’est une étrange interprétation des termes « témoignage mensonger » inscrits dans le code pénal.

N’oublions pas qu’en vertu de la « théorie des apparences », intégrée depuis 1993 en droit français, « la justice ne doit pas seulement être rendue, elle doit aussi donner le sentiment d’avoir bien été rendue ». Or, dans cette affaire, tout donne le sentiment du contraire.

D’abord, cette fiche de poste n’a pas été facilement communiquée à la commission d’enquête : son Président et les deux co-rapporteurs ont dû batailler de longs mois pour l’obtenir, comme si elle pouvait contenir des informations gênantes. Ensuite, on ne peut omettre les circonstances dans lesquelles Rémy Heitz a été nommé procureur de la République de Paris, en octobre dernier. Au-delà de son profil politique, il a surtout été choisi au terme d’un second appel à candidature, alors que trois candidats retenus par la Garde des Sceaux avaient été écartés par le Président de la République lui-même. On craignait alors que ce dernier n’ait pour dessein de contrôler le plus important parquet de France.

Avec la décision du même Rémy Heitz concernant les trois collaborateurs du chef de l’État, cette crainte paraît devenir réalité : la justice est aux ordres. Ce n’est pas seulement troublant, c’est alarmant pour notre démocratie.

 

 

Contre-pouvoirs

L’existence de contre-pouvoirs est indispensable à l’équilibre des pouvoirs. Souvent décriée pour profiter excessivement à l’Exécutif, la Constitution de la Ve République les mets effectivement en œuvre, conférant ainsi la stabilité nécessaire à notre démocratie. Nous en avons eu au moins deux illustrations la semaine dernière.

D’une part, le bureau du Sénat, réuni jeudi 21 mars au matin, a demandé au Président du Sénat de saisir la justice de suspicions de faux témoignages lors d’auditions par la Commission des Lois, investie des pouvoirs d’une commission d’enquête. Ces suspicions concernent Alexandre Benalla et Vincent Crase, mais aussi Alexis Kohler (Secrétaire générale de la Présidence), Patrick Strzoda (Directeur de cabinet du Président de la République) et Lionel Lavergne (chef du groupe de sécurité, GSPR).

Les réactions politiques ont été immédiates, impulsives et disproportionnées. Le Premier ministre a boycotté la séance des questions au Gouvernement du jeudi après-midi, au Sénat. Le Président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, a annulé sa participation à une conférence devant les étudiants de Sciences Po Lille, avec Gérard Larcher, qui devait se tenir le lendemain. Sans doute tenait-il ces étudiants avides de débats pour responsables de la décision sénatoriale et des errements de la présidence de la République.

Il faut se réjouir que la séparation des pouvoirs soit appliquée et non en dénoncer une quelconque remise en cause farfelue

L’Exécutif et la majorité reprochaient ainsi au Sénat de « faire de la politique » et de « violer la séparation des pouvoirs ». On ne le répètera jamais assez : faire de la politique est précisément le rôle du Parlement et la séparation des pouvoirs commande le contrôle mutuel des pouvoirs, non leur isolement.

Ni le Sénat ni la commission sénatoriale ne se sont élevés en juge : ils ont enquêté et décidé de saisir la justice, ce qui est parfaitement respectueux de la Constitution et de l’ordonnance de 1958, qui impose de dire la vérité, sous serment, lorsque l’on est auditionné par une commission d’enquête.

Le droit a donc été respecté. C’est sans doute irritant pour la majorité, qui est ainsi attaquée, voire déstabilisée, mais c’est la parfaite logique du principe de la séparation des pouvoirs. Il faut donc se réjouir qu’il soit appliqué et qu’il fonctionne, non en dénoncer une quelconque remise en cause farfelue.

Au contraire, c’est lorsqu’il est mis à mal qu’il faut s’inquiéter. Tel fut le cas à l’Assemblée nationale, au mois d’août dernier, lorsque la Commission des Lois, investie des mêmes pouvoirs d’enquête, n’a pas pu mener ses travaux car elle était bloquée par le fait majoritaire et le souci de protéger le Président de la République.

L’Assemblée est restée dans son rôle et le fait majoritaire est également bénéfique. Mais elle n’a fait que souligner le caractère indispensable d’une seconde chambre.

Tel fut également le cas en 2009, par exemple, lorsque le bureau de l’Assemblée nationale, présidée par Bernard Accoyer (UMP), avait déclaré irrecevable la demande de création d’une commission d’enquête, proposée par le groupe socialiste, sur les sondages de l’Élysée. L’argument était fallacieux et l’on sait aujourd’hui qu’une telle commission d’enquête aurait été justifiée.

Le Conseil constitutionnel est un gardien efficace des droits et libertés et un contre-pouvoir effectif face aux errements de la majorité

D’autre part, le Conseil constitutionnel a rendu une importante décision sur la loi de programmation et de réforme de la justice, qui constitue sans doute la plus longue de son histoire. Alors que dernièrement, ses décisions ont fait rarement droit aux arguments des parlementaires requérants (dans le contentieux a priori : on songe notamment aux décisions asile et immigration, secret des affaires ou manipulation de l’information), le Conseil a censuré de nombreuses dispositions de cette loi qui portait effectivement atteinte aux droits et libertés (dix censures – plus deux cavaliers législatifs – et six réserves d’interprétation).

Il en est notamment ainsi des interceptions des communications électroniques pour les crimes et les délits punis d’au moins trois ans d’emprisonnement, des techniques spéciales d’enquête pour tous les crimes ou de la possibilité qui était offerte aux Caisses d’allocations familiales (CAF) de revoir les montants des pensions alimentaires.

Tout cela était issu du projet de loi et résultait donc de la volonté gouvernementale. Ces nouvelles prérogatives devaient favoriser un meilleur fonctionnement de la justice, soit en allégeant les tribunaux, soit en renforçant les pouvoirs d’enquête. Mais toutes portaient une réelle atteinte à la protection de la vie privée ou au droit au procès équitable.

En censurant ces divers dispositifs, le Conseil constitutionnel rappelle qu’il sait être un gardien efficace des droits et libertés constitutionnels et un contre-pouvoir effectif face aux errements du Gouvernement et de la majorité parlementaire. Là encore, il y a tout lieu de s’en réjouir, notamment au lendemain des critiques dont les dernières nominations ont fait l’objet. Et l’on attend, avec curiosité et envie, ce qu’il dira sur la loi « anti-casseurs », dont il a été saisi le 13 mars dernier.

À l’heure où la Ve République est souvent décriée pour ses déséquilibres, à l’heure où la Constitution parfois est critiquée pour son âge, à l’heure où une révision est clamée pour une meilleure efficacité, il y a tout lieu d’être heureux d’observer que notre régime fonctionne encore et qu’il fonctionne efficacement.

 

Train de nominations

Les nominations de Sages ne sont pas toujours de sages nominations. Surtout, comme pour les trains, une nomination peut en cacher une autre.

Le 13 février dernier, les trois autorités de nomination au Conseil constitutionnel, Président de la République, Président de l’Assemblée nationale et Président du Sénat ont respectivement proposé les noms de Jacques Mézard, Alain Juppé et François Pillet pour rejoindre le « collège des Sages » présidé par Laurent Fabius, à compter du mois de mars.

Ces propositions ont suscité un certain émoi, tant dans le monde politique que constitutionnaliste : pas de femmes, une moyenne d’âge supérieure à 70 ans, que des noms politiques. Les arguments étaient nombreux pour nourrir la contestation. Le feu des critiques et le torrent médiatique ont été les plus vifs à l’égard d’Alain Juppé et c’est compréhensible : la nomination de cet ancien Premier ministre, condamné par la justice en 2004 (14 mois de prison avec sursis et un an d’inéligibilité) peut effectivement surprendre.

Pourtant, des trois « proposés », le nom du désormais ancien Maire de Bordeaux n’est pas forcément le plus critiquable.

Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas là de cautionner une nomination sans doute loin d’être exemplaire, mais simplement de ne pas la critiquer pour de mauvaises raisons.

Rappelons d’abord qu’aucun des trois n’a, à ce jour, été nommé membre du Conseil constitutionnel. Pour cela, il faut attendre leur audition devant les Commissions des lois de l’Assemblée nationale (pour Alain Juppé), du Sénat (pour François Pillet) ou successivement devant les deux (pour Jacques Mézard). Surtout, pour qu’ils puissent être nommés, il ne faut pas que trois cinquièmes des voix dans ces Commissions s’y opposent. Les auditions et les votes auront lieu ce jeudi. Les auditionnés seraient bien avisés de ne pas y voir une simple formalité, ce qui serait également respectueux des parlementaires.

Ensuite, s’il est vrai qu’il ne s’agit là que d’hommes, le Conseil demeure globalement paritaire (quatre femmes et cinq hommes), si l’on excepte les membres de droit, dont Valéry Giscard d’Estaing est le seul à siéger, de façon épisodique et seulement dans le contentieux a priori. De même, s’ils proviennent tous trois du monde politique, la composition reste également équilibrée sur ce point (deux anciens Premiers ministres, un ancien Ministre et un ancien sénateur, d’une part et, d’autre part, deux magistrats du judiciaire, un membre de la Cour des comptes, un conseiller d’État et un ancien Secrétaire général de l’Assemblée nationale).

On peut certes déplorer l’absence de tout professeur de droit, dont le Conseil a souvent été doté et, généralement, à son profit (qu’hommage soit ainsi rendu, notamment, à Georges Vedel, Robert Badinter ou Jean-Claude Colliard). Néanmoins, que des personnalités politiques siègent au Conseil n’est pas un mal en soi, pourvu qu’un équilibre soit trouvé et que la seule politique qui soit mise au service de la haute instance soit l’expérience acquise, non une idéologie personnelle. Or l’on sait que tel est généralement le cas, les clivages partisans demeurant habituellement à la porte du Conseil.

Une nomination engage bien moins le nommé que celui qui le nomme

À l’heure où l’on s’interroge sur le détenteur du dernier mot, la participation de politiques au contrôle de constitutionnalité de la loi est une façon d’offrir un équilibre raisonnable dans le jugement d’une norme évidemment juridique, mais qui traduit une action politique.

L’âge avancé des candidats proposés rappelle enfin la gérontophilie qui règne habituellement rue de Montpensier mais confirme, surtout, les bienfaits de la gérontocratie, pour une telle institution, car elle devient garante de son indépendance. En arrivant ainsi au Conseil en fin de carrière, on peut s’adonner avec plaisir au « devoir d’ingratitude », sans avoir à craindre d’éventuelles représailles pour la suite.

Ces futures nominations ne sont pas exemplaires pour autant, loin s’en faut. Mais ce n’est pas tant le passif judiciaire d’Alain Juppé qui devrait émouvoir : Jacques Chirac, membre de droit, fut lui aussi condamné et il est préférable qu’un membre ait payé sa dette en arrivant, plutôt qu’il ne soit poursuivi en siégeant, comme le fut Roland Dumas.

En revanche, certaines options traduisent un assez haut degré de copinage, dont la qualité de membre du Conseil constitutionnel devrait se passer. Les membres proposés par le Président de la République et le Président du Sénat sont considérés comme des « proches » de l’un et l’autre et ne paraissent pas dotés d’autres qualités de juge constitutionnel que celles-ci. C’est regrettable, davantage pour l’institution que pour eux-mêmes : alors qu’ils dépendront, peut-être plus que d’autres, des services administratifs dont ils profiteront de l’expertise sans pour autant la maîtriser, cela ne valorise pas une institution qui n’a pas vocation à offrir une retraite alternative à des amis politiques.

N’oublions pas qu’une nomination engage bien moins le nommé que celui qui le nomme. En effet, le premier, une fois qu’il a intégré l’institution, n’a plus de comptes à rendre à personne et s’il lui nuit de quelque façon que ce soit, c’est le second qui devra en répondre car, lui, demeure un responsable politique.

L’avenir dira ce qu’il en sera du « train de nominations » de 2019.

 

Pokerendum

Un référendum consiste à poser une question au peuple, en lui demandant d’y répondre par « Oui » ou par « Non ».

Le Président de la République, auquel revient l’initiative d’un référendum sous la VRépublique, que ce soit en matière législative ou en matière constitutionnelle, a dit que l’hypothèse d’un référendum à l’issue du « Grand débat national » était envisagée, peut-être même sous la forme de plusieurs questions posées. Mais avant même de poser question au peuple, un tel référendum soulève de nombreuses questions.

 

Peut-on poser plusieurs questions lors d’un référendum ?

Oui et cela s’est déjà produit.

Même si ce serait une première dans l’histoire da la Ve République, le peuple français a déjà eu à répondre à plusieurs questions le même jour, comme le 21 octobre 1945, lorsqu’il a fallu tourner la page de la IIIe République. Deux questions étaient alors posées : quant au souhait de faire une nouvelle Constitution et, si oui, sur l’organisation du pouvoir jusqu’à son adoption. Le « double oui » l’avait alors emporté.

L’article 11 de la Constitution permet qu’un projet ou une proposition de loi soit soumis à référendum, ce qui n’interdit pas d’en soumettre plusieurs le même jour. Mais il s’agit alors bien de plusieurs référendums et non d’un référendum à plusieurs questions ou réponses possibles. La distinction est technique et formelle, mais néanmoins essentielle car elle implique bien qu’il y ait plusieurs projets ou propositions de loi (autant qu’il y a de questions posées), non un seul texte divisé en plusieurs articles, vis-à-vis desquels les électeurs se prononceraient un à un. S’il s’agit de projets de loi, chacun devra alors être soumis au Conseil d’État et adopté en Conseil des ministres.

D’ailleurs la loi prévoit expressément cette possibilité de référendums multiples, le même jour. L’article L. 558-45 du Code électoral, introduit en 2013 et en vigueur depuis 2015, dispose ainsi que, « lorsque plusieurs référendums sont organisés le même jour », les électeurs se prononcent par « un bulletin de vote imprimé sur papier blanc permettant de répondre à chaque question posée par la réponse “ oui ” ou “ non ” ».

 

Peut-on organiser le référendum le 26 mai ?

Formellement, oui. Matériellement, il est encore temps, mais il ne faut point tarder.

Ni la Constitution ni la loi ne prévoit de délai strict entre le décret de convocation des électeurs et la tenue du scrutin, sauf celui relatif à la durée de la campagne électorale officielle. En matière de référendum, c’est la durée de droit commun qui s’applique, qui est de quinze jours.

Toutefois, pour ne pas altérer la sincérité du scrutin, il faut veiller à ce que ce dernier soit organisé dans de bonnes conditions. D’abord, il convient d’établir la liste électorale, qui est différente de celle relative aux élections européennes, puisque peuvent voter à ces dernières les ressortissants de l’Union européenne, résidant en France, tandis qu’ils ne peuvent le faire à un référendum.

Ensuite, il faut prévoir le matériel électoral : bulletins de vote (avec textes des projets de loi soumis à référendum), enveloppes, urnes, isoloirs, etc. Et, d’ailleurs, il faudra bien prévoir des enveloppes et des urnes distinctes pour chaque scrutin, c’est-à-dire, d’une part, pour les européennes et, d’autre part, pour le référendum. En revanche, l’article L. 558-45 précité permet qu’il n’y ait qu’un seul bulletin, donc qu’une seule enveloppe et qu’une seule urne pour toutes les questions posées par référendum le même jour. Or, s’il y a environ 70.000 bureaux de vote en France, il faudra alors 140.000 urnes et il sera peut-être nécessaire d’en acquérir quelques unes.

Pour organiser tout cela, il faut du temps. Le Ministère de l’Intérieur dit déjà se préparer à un tel référendum et l’on imagine donc que les délais pourraient être tenus.

Enfin, le débat électoral doit pouvoir être organisé et se dérouler convenablement, afin que les partis et groupements politiques puissent y participer. D’ailleurs, à ce sujet, depuis vendredi 1er février, soit le premier jour du troisième mois précédent l’organisation d’un scrutin, la loi « anti Fake News » s’applique à l’égard des élections européennes. S’il devait y avoir un référendum, elle s’appliquerait également à son égard, en vertu du 1° bis de l’article L. 558-46 du Code électoral.

 

Quelles questions peut-on poser ?

Le champ référendaire est limité, pas infini.

Il faut d’abord distinguer entre la matière législative et la matière constitutionnelle. Si la seconde peut bien faire l’objet d’un référendum, ce n’est pas sur le même fondement que la première et la procédure est différente. Il faut en effet recourir à l’article 89 de la Constitution, lequel impose que la révision constitutionnelle soumise à référendum soit préalablement adoptée par les deux assemblées du Parlement, en termes identiques. Il faudrait alors relancer cette épineuse réforme constitutionnelle, ce qui ne paraît pas (immédiatement) à l’ordre du jour.

L’article 11 de la Constitution, quant à lui, ne permet pas de la réviser mais ouvre le champ référendaire aux questions concernant l’organisation des pouvoirs publics (tant qu’elle ne relève pas de la Constitution), la politique économique, sociale et environnementale et les services publics qui y concourent, ainsi que la ratification des traités.

Si l’on peut ainsi soumettre à référendum la réduction du nombre de parlementaires, l’introduction d’une dose de proportionnelle, la question du cumul des mandats, le vote blanc ou des propositions économiques et sociales qui ressortiraient du Grand débat national, certaines questions en sont exclues, alors qu’elles pourraient être au cœur de ce débat. Tel est le cas du rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), d’une tranche supplémentaire de l’impôt sur le revenu ou de la taxe d’habitation pour tous, car il s’agit de mesures fiscales.

 

Quel est l’intérêt d’un tel référendum ?

Sortir de la crise… au risque de plonger dans une crise plus grave encore.

L’hypothèse du référendum a commencé à émerger lorsqu’Emmanuel Macron s’est adressé aux Français, le 10 décembre 2018, en pleine crise des « Gilets Jaunes ». C’était une façon de sortir de la crise, toutefois risquée. C’est d’ailleurs ce pour quoi le référendum a été imaginé sous la Ve République : permettre au Président de la République d’en appeler directement au peuple pour arbitrer une crise, raison justifiant qu’il s’agisse d’un pouvoir dispenser de contreseing.

L’idée de l’organiser le même jour que les élections européennes peut toutefois conduire à une confusion politique, car les enjeux sont différents. Toutefois, quoique scrutin européen à enjeu national, les européennes deviennent surtout un scrutin national à enjeu européen : l’élection est « nationalisée » et il ne fait nul doute que les questions de politiques nationales s’inviteront dans le débat.

À l’inverse, cumuler deux scrutins le même jour peut renforcer la mobilisation, ce qui est démocratiquement positif, d’autant plus qu’européennes et référendum sont les deux élections qui mobilisent le moins l’électorat. En algèbre, deux moins donnent un plus et l’on peut espérer qu’il en sera de même en matière de participation électorale.

Mais en matière de participation seulement car, sur le plan politique, le risque demeure élevé. En effet, lors d’un référendum, les électeurs ont tendance non à répondre à la question posée, mais à celui qui la pose et à sanctionner ainsi le Président de la République, directement. À ce titre, la multiplication des questions posées permet de désincarner le scrutin et d’espérer que l’électeur se concentre davantage sur les questions, surtout si elles sont consensuelles ou populaires.

Néanmoins, le risque est grand pour le Président de la République. D’abord, les référendums sont présentés comme ce qui permettra de sortir de la crise actuelle. Or le Président est directement et pleinement impliqué, que ce soit dans ses causes que dans le débat qu’il a initié. La critique n’attendra donc pas le nombre de questions et un mécontentement vis-à-vis du chef de l’État pourrait se traduire par un « Non » en bloc à tout ce qu’il propose.

Ensuite, poser des questions consensuelles ou populaires renforce paradoxalement ce risque, car l’électeur n’est pas dupe et supporte difficilement d’être pris pour ce qu’il n’est pas. Si « les questions qui fâchent » sont évitées, il pourrait boycotter ou s’opposer, pensant que ce ne sont pas là les solutions qu’il attendait.

Enfin, une élection n’est jamais gagnée d’avance. Des questions a priori consensuelles peuvent parfaitement susciter une hostilité de certains qui, bien organisés et à force d’arguments bien affinés, sauront convaincre. Notamment, la réduction du nombre de parlementaires pourrait heurter les sénateurs et, surtout, leur Président, lesquels bénéficient d’une implantation territoriale incontestable. Or la campagne se déroule précisément dans ces territoires.

Dans ce cas, la solution de sortie de crise deviendra l’entrée dans une crise plus profonde encore. Car si l’on imagine le scénario du pire, un « Non » qui l’emporte à toutes les questions posées et un parti de la majorité qui ne remporte pas les élections européennes, alors la situation politique sera très difficile et le temps paraitra long à certains jusqu’en 2022…

Organiser un ou plusieurs référendums le 26 mai prochain est donc un véritable coup de Poker. Un « Pokerendum » en quelque sorte.

 

 

 

Institutions : blocage sur la réforme ?

Saga institutionnelle, acte I : le rideau tombe avec « l’affaire Benalla ».

Saga institutionnelle, acte II : refusera-t-on de lever le rideau pour cause de « gilets jaunes » ?

C’est ce que clament des Sénateurs de tout bord, de droite, de gauche et du centre. Autant dire que la réforme institutionnelle est mal en point. Mais ce n’est pas un scoop.

Depuis les premiers échanges sur le sujet, elle fait l’objet de vives tensions entre la majorité et l’opposition, entre l’Exécutif et le Parlement, entre l’Élysée et le Sénat et même entre les différentes composantes de la majorité, LREM et MoDem, voire entre le Président de la République et le Président de l’Assemblée nationale (François de Rugy, à l’époque, qui souhaitait davantage de proportionnelle).

Les points de tension ne manquent pas : réduction du nombre de parlementaires, encadrement de leur droit d’amendement (que l’Élysée a voulu indexer, un temps, sur l’effectif des groupes politiques), suppression de la nouvelle lecture au détriment du Sénat, proportionnelle, etc. Autant d’aspects vis-à-vis desquels Gérard Larcher, Président du Sénat, marque non seulement ses réserves, mais aussi son hostilité, soutenu à la quasi-unanimité par les membres de l’assemblée qu’il préside.

Rappelons, d’abord, que la réforme institutionnelle se décompose en une loi constitutionnelle, une loi organique et une loi ordinaire. Au-delà d’aspects « consensuels » (réforme du Conseil supérieur de la magistrature, suppression de la Cour de justice de la République, suppression des membres de droit du Conseil constitutionnel), elle a pour principales ambitions de supprimer la nouvelle lecture (celle qui s’interpose entre l’échec d’une Commission mixte paritaire ou le rejet de son texte et la lecture définitive à l’Assemblée nationale), de transformer le Conseil économique, social et environnemental, de réduire le nombre de députés et de sénateurs, de limiter le cumul des mandats dans le temps et d’introduire une dose de proportionnelle aux élections législatives.

Rappelons, ensuite, que l’accord du Sénat est nécessaire sur la quasi-totalité des points de la réforme. La loi constitutionnelle ne peut être adoptée qu’en termes identiques par les deux assemblées, avant tout processus de ratification par référendum ou par le Congrès. La réduction du nombre de sénateurs est relative au Sénat et requiert donc son accord, s’agissant d’une disposition organique. Quant au nombre de députés, il ne peut être abaissé sans une baisse du nombre de sénateurs, en raison de l’équilibre constitutionnel issu des articles 68 et 89. Tel qu’il est actuellement prévu, le non-cumul des mandats dans le temps ne paraît pas conforme à la Constitution et supposerait donc également une révision. En définitive, seule la proportionnelle pourrait être adoptée « en force », c’est-à-dire sans le soutien du Sénat.

Pour être sereinement discutée et valablement adoptée, il lui manque aujourd’hui un espace politique

Rappelons, enfin, que la discussion de la réforme avait dû être suspendue en juillet, à l’Assemblée nationale, l’affaire Benalla ayant rendu impossible la poursuite des travaux. Le Président de la République et le Gouvernement souhaitent la réinscrire à l’ordre du jour au mois de janvier prochain.

Cependant, l’hostilité des Sénateurs a été ravivée ce week-end, ces derniers soulignant que, dans le contexte actuel, se préoccuper de réforme institutionnelle plutôt que du quotidien des Français serait une erreur et n’est pas une priorité.

Une réforme institutionnelle touche au fondement même de notre régime politique puisqu’elle concerne son fonctionnement démocratique. Elle est donc essentielle.

Mais il est vrai qu’elle n’est pas la solution immédiate aux préoccupations quotidiennes, si tant est qu’il en existe une. C’est donc précisément parce qu’elle est essentielle qu’il ne faut point la bâcler et que ce serait un tort de la mener dans l’obstination, non dans la concertation.

On en dénonce les méfaits depuis le départ. Aujourd’hui, c’est un espace politique qui lui manque, pour être sereinement discutée et valablement adoptée. Il y a trois raisons principales, toutes politiques.

D’une part, cette réforme est définitivement associée à l’affaire Benalla. Si on en parle moins actuellement, on ne peut pas dire que l’Élysée et, particulièrement, le Président de la République en sont ressortis blanchis et grandis. Les « dessous » de l’affaire ne sont pas encore connus – peut-être ne le seront-ils jamais – et le retour de la réforme dans le débat politique ne ferait que raviver des plaies qui ne sont pas encore cicatrisées : c’est une porte ouverte pour l’opposition, qu’il pourrait être sage de ne pas entrouvrir.

D’autre part, le contexte politique est marqué par de multiples tensions qui contraignent le Gouvernement à de nombreux arbitrages. Sans pouvoir présager de l’avenir, il n’est pas dit que ces tensions disparaissent miraculeusement sous les cadeaux de Noël. Face à une classe politique qui se concentrerait sur elle-même, en discutant des institutions politiques, le risque d’incompréhension serait grand de la part de ceux qui attendent des mesures concrètes et souhaitent vivre mieux. Sauf à faire de la diminution des parlementaires une mesure encore davantage populiste, de nature à réprimer les élus et à donner une satisfaction – certes mince – à tous ceux qui ne les comprennent plus. Ce serait jouer avec le feu. Sauf, à l’inverse, à donner à cette révision un grand souffle démocratique, afin de mieux ouvrir nos institutions aux citoyens, en s’appuyant enfin sur la ressource numérique.

Enfin, il n’échappera à personne que le temps passe. Et à mesure du temps qui passe, tout aboutissement d’une réforme institutionnelle devient plus difficile, car il est un cadeau au Président de la République, détenteur de l’initiative de la révision constitutionnelle. Celle-ci ne peut aboutir sans un soutien minimal de l’opposition, d’autant plus dans un contexte où la majorité gouvernementale n’a pas la majorité au Sénat. Or au fil du quinquennat, la légitimité du Président de la République s’érode, les crispation grandissent, les échéances électorales se rapprochent. Offrir alors une révision au Président n’est certainement pas la préoccupation majeure de ses opposants.

Il se pourrait donc bien que la révision institutionnelle soit définitivement enterrée. Et cela, ce serait une excellente nouvelle.

 

Ceci est la représentation d’une affaire d’État

Ceci n’est pas une affaire d’État. C’est la représentation d’une affaire d’État.

Ce que l’on appelle communément « l’affaire Benalla », voire « l’affaire Benalla Macron » n’est pas une affaire d’État. Elle devait se cantonner à une affaire d’été et elle devient une affaire d’automne. Elle concerne principalement des faits commis lors des manifestations du 1er mai 2018 par un ancien collaborateur du Président de la République, désormais licencié pour faute.

En raison sans doute du contexte de tension croissante entre le Parlement et l’Exécutif depuis les élections de 2017, de l’arrogance voire du mépris du Chef de l’État à l’égard des parlementaires et, particulièrement, des sénateurs, ces derniers ont décidé de s’affirmer dans le rôle qui est le leur : contrôler.

Le Parlement a pour mission de représenter, légiférer, contrôler. Le contrôle parlementaire est essentiel dans une démocratie car il est le corollaire de la responsabilité, dont on ne saurait se passer dès lors que l’on exerce le pouvoir. Tel est précisément l’objet d’une commission d’enquête ou, plus précisément dans l’affaire qui nous occupe, des pouvoirs d’enquête confiés à la commission des lois dans le cadre d’une mission d’information.

Des propos ont été tenus et des positions ont été défendues, notamment par des membres éminents du Gouvernement (Garde des Sceaux, Ministre des relations avec le Parlement), quant à l’illégitimité de la mission des sénateurs. Ils violeraient doublement le principe de la séparation des pouvoirs, en s’immisçant dans le périmètre de la présidence de la République, alors que le Président n’est pas responsable, ou en enquêtant parallèlement à des poursuites judiciaires en cours, alors que c’est interdit par l’ordonnance relative aux commissions d’enquête.

Mais c’est confondre Président et présidence de la République, ou enquête judiciaire et enquête dans un cadre politique.

Le Président de la République n’est pas responsable des actes accomplis en cette qualité, mais cela ne s’applique ni à ses collaborateurs, ni à la présidence de la République, en tant qu’institution. Les premiers ont pu être auditionnés par le Parlement, la seconde peut faire l’objet d’un contrôle (notamment financier, par exemple). De surcroît, les parlementaires et, aujourd’hui, les sénateurs mènent une mission politique, non judiciaire, comme l’a rappelé Philippe Bas au début de l’audition de M. Benalla ce matin. Ils souhaitent établir des faits, en lien avec les services de protection des hautes personnalités, afin d’identifier d’éventuels dysfonctionnements dans les services de l’État, comme c’est leur droit. Ils ne mènent pas une enquête judiciaire, liée à des infractions qui ont pu être commises, ils se bornent à établir des faits, non à préparer une instruction pénale, pouvant conduire à une condamnation.

Là n’est toutefois pas l’essentiel dans cette « affaire ».

Si M. Benalla a effectivement eu un « comportement de voyou », le 1er mai, comme l’a dit M. Castaner, s’il s’agit effectivement d’une « affaire d’été », si la présidence de la République se désolidarise totalement du protagoniste principal et n’a rien à cacher à ce sujet, pourquoi y a-t-il une telle pression de la part de l’Élysée sur le Sénat ? Si la Garde des Sceaux a décidé de ne pas s’opposer à la création des commissions d’enquête (car elle aurait pu le faire, précisément au nom de la séparation des pouvoirs législatif et judiciaire), pourquoi tenter aujourd’hui de dénoncer une immixtion des sénateurs dans l’enquête judiciaire, qui n’est d’ailleurs pas vérifiée ? Si M. Benalla avait des missions précises et établies, s’il a effectivement été sanctionné, pourquoi sa fiche de poste et les pièces relatives à cette sanction n’ont-elles pas été transmises aux sénateurs qui les ont demandées ? S’il s’agit effectivement d’une » tempête dans un verre d’eau », comme Emmanuel Macron souhaite le laisser entendre, pourquoi s’est-il fendu d’un appel téléphonique à Gérard Larcher, pour lui signaler ce qui lui paraissait être des excès ?

Ce sont pourtant cette agitation et cette fébrilité qui donnent toute son importance à cette « affaire » : ce n’est pas tant les agissements de M. Benalla le 1er mai ou sa mission officielle au cabinet du Président qui animent l’intérêt des sénateurs, des journalistes et de l’opinion. Mais bien le « bras de fer », aujourd’hui, entre l’Exécutif et les Sénateurs, qui souligne d’ailleurs à quel point ces derniers et le Sénat sont essentiels à l’équilibre institutionnel de la Ve République.

L’affaire Benalla n’est donc toujours pas une affaire d’État. Mais pourrait bien constituer la représentation d’une affaire d’État.

Triple erreur

Sur la réforme des institutions, le Gouvernement commet une triple erreur : sur l’instant, sur la méthode, sur le fond. On s’interroge ainsi fortement sur les chances de succès de cette réforme.

Alors que pendant neuf mois il a bénéficié d’une légitimité forte et qu’il était soutenu par une majorité qui dépassait son seul parti politique, il choisit un moment de crispations pour amorcer le processus de réforme institutionnelle. Cette réforme se décompose en une loi constitutionnelle, une autre organique, une troisième ordinaire. Si les deux dernières peuvent être adoptées, en lecture définitive, par la seule Assemblée nationale (à l’exception des dispositions spécifiques au Sénat, pour la loi organique, telle la réduction du nombre de sénateurs), la première requiert d’abord un accord entre les deux chambres sur un texte identique, puis une ratification référendaire ou par le Congrès, à la majorité des 3/5e des suffrages exprimés.

Nul doute, ainsi, que le Sénat subordonnera son vote de la loi constitutionnelle à un accord général, sur l’ensemble de la réforme. Et bien mal inspiré serait le Président de la République qui essaiera de passer en force, sur ce sujet, contre Gérard Larcher, en tentant notamment le recours au référendum.

La méthode, également, est erronée. Quand donc un Président comprendra-t-il que, s’il dispose certes de l’initiative de la révision constitutionnelle, seul le Parlement peut la voter ?

Cela signifie que son accord est indispensable. Et, pour le garantir, autant associer d’emblée les parlementaires à la préparation de la révision, dans le cadre d’un processus transparent comme une commission constitutionnelle paritaire, associant députés et sénateurs de tous les groupes. En menant des négociations aussi obscures que secrètes pour, finalement, imposer un texte, l’Exécutif ne s’assure pas l’indispensable soutien parlementaire. En menant une préparation conjointe et transparente, il est alors plus difficile pour ceux qui ont préparé la réforme de refuser de la voter.

La logique est évidente : asphyxier le Parlement et tuer l’opposition

Enfin, sur le fond, cette réforme institutionnelle est antiparlementariste et fait régresser la démocratie. Peut-être pas sur tous les points, certes. Mais, Monsieur le Président, dans votre réforme, il y a des choses bonnes et des choses nouvelles. Malheureusement, les choses bonnes ne sont pas nouvelles et les choses nouvelles ne sont pas bonnes.

Ainsi, la suppression des membres de droit du Conseil constitutionnel, la suppression de la Cour de justice de la République, la réforme du Conseil supérieur de la magistrature, l’interdiction du cumul des fonctions ministérielles avec un mandat exécutif local sont autant de mesures nécessaires pour moderniser notre régime. Toutes avaient été proposées en 2013.

À l’inverse, la réduction de 30% du nombre de parlementaires, associée à l’introduction d’une dose de 15% de proportionnelle pour l’élection des députés, fait clairement régresser la démocratie.

Cela conduira à ce que seuls 343 députés soient élus dans les circonscriptions, soit quasiment le nombre actuel de sénateurs. En partant sur cette base, on peut ainsi projeter que 52 départements n’éliront plus qu’un ou deux députés, contre 25 actuellement : c’est plus de la moitié des départements français.

Il en résultera une baisse très nette du taux de représentativité, plaçant la France parmi les pays les plus faibles au monde en la matière. Seuls les États-Unis ou la Russie viendront la concurrencer, or il s’agit de pays continents et fédéraux, qui ne sont donc pas comparables.

En réalité, la logique est évidente : asphyxier le Parlement et tuer l’opposition. En effet, sauf incident, la majorité parle toujours d’une seule voix. En revanche, les oppositions sont diverses, leurs voix sont plurielles et ce sont diversité et pluralité qui font leur force, leur permettant de peser contre la majorité. En réduisant le nombre de Parlementaires, en abaissant le taux de représentativité, les oppositions seront moindres.

Par ailleurs, les parlementaires devront totalement repenser la question de leur présence dans leurs circonscriptions qui, devenues bien plus grandes, seront d’autant plus difficiles à parcourir et à connaître. Or, c’est bien sur ces territoires que les élus nationaux enrichissent leur expérience et gagnent la connaissance qui leur permet de nourrir le débat législatif et le contrôle des politiques publiques.

Alors qu’il nous promettait de renforcer et de moderniser notre démocratie, l’Exécutif la fait régresser.

Là encore, il commet une grossière erreur.

Négociations constitutionnelles

Tout Président de la République en exercice veut marquer la Constitution de son empreinte. Tous, ou presque, y sont parvenus.

Sans parler du Général de Gaulle, qui établit la Constitution de la Ve République en 1958 et la révisa par référendum en 1962, l’histoire retiendra Valéry Giscard d’Estaing pour la saisine parlementaire du Conseil constitutionnel, François Mitterrand pour l’ouverture à l’Union européenne, Jacques Chirac (et Lionel Jospin) pour la parité et le quinquennat, Jacques Chirac (seul) avec la Charte de l’environnement et le statut pénal du chef de l’État, Nicolas Sarkozy pour la QPC et l’ampleur inédite de la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, dernière en date.

Les deux seuls Présidents à ne pas avoir touché la Constitution sont ainsi Georges Pompidou et François Hollande. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Le premier voulut (déjà) introduire le quinquennat, mais renonça à convoquer le Congrès, sachant que la majorité serait insuffisante. Le second voulut entreprendre des réformes à deux reprises, en janvier 2013 puis en novembre 2015, mais dut à chaque fois renoncer, faute de majorité politique.

C’est dire si une révision constitutionnelle impose d’être négociée, pour traduire un certain consensus, puisqu’il faut nécessairement l’accord entre les deux chambres, puis avec 3/5e des parlementaires ou avec le peuple. L’une et l’autre condition ne sont jamais qu’une formalité.

La longueur des négociations a priori n’est pas une garantie du succès de la révision a posteriori

Qu’adviendra-t-il, alors, de la réforme institutionnelle voulue par Emmanuel Macron ?

Notons d’abord qu’il faut bel et bien parler de « réforme institutionnelle » et non de simple « révision constitutionnelle », puisqu’elle passe par des lois constitutionnelle, organique et ordinaire. Elle pourrait dès lors être une réforme de grande ampleur. À la condition d’aboutir.

On pourrait croire qu’elle est en bonne voie. D’abord parce qu’elle a été annoncée dès la campagne présidentielle, puis confirmée, notamment lors du discours devant le Congrès. Ensuite, parce qu’elle fait l’objet de négociations, entre l’Exécutif, les divers partis politiques représentés au Parlement et, notamment, le Président du Sénat, Gérard Larcher. Leur résultat doit être présenté mercredi par le Premier ministre.

Toutefois, on aurait tort de croire que la longueur des négociations a priori garantit le succès de la révision a posteriori. L’échec de la seconde peut ainsi être aussi cuisant que l’intensité des premières. Cela en particulier si le Président de la République tente de passer en force contre le Sénat, comme il paraît le faire.

En effet, si Gérard Larcher est ouvert à certaines concessions, comme il l’a dit, il a aussi fait part de « lignes rouges ». Et ce serait mal connaître l’occupant du Plateau que de croire que l’on peut facilement lui imposer ce qu’il n’a pas accepté, en matière constitutionnelle et même institutionnelle. Sur la première, il faut l’accord de la chambre qu’il préside et dont il contrôle assez largement la majorité. Sur la seconde, la seule majorité de l’Assemblée nationale, voire du peuple, peut suffire. Mais il ne faut pas négliger sa « capacité de nuisance ».

D’une part, il conditionnera certainement l’accord du Sénat à un accord sur les autres textes, qui ne requièrent pas sa validation expresse. D’autre part, les mesures principales de la réforme sont des points qui imposent un accord sénatorial.

D’abord, le « non cumul dans le temps » relève de la Constitution, comme on l’a souligné. Ensuite, la réduction du nombre de parlementaires ne peut se faire que concomitamment à l’Assemblée nationale et au Sénat, en raison de l’équilibre constitutionnel entre les deux chambres et, bien qu’elle passe par la loi organique, la disposition relative au Sénat est « spécifique » à ce dernier et nécessite donc son accord, en vertu de l’article 46, al. 5 de la Constitution.

Il ne reste donc que l’introduction d’une « dose de proportionnelle » qui pourrait se passer d’une acceptation sénatoriale, mais à laquelle Gérard Larcher n’est pas fondamentalement hostile, à condition qu’elle reste limitée.

À cela s’ajoute, enfin, la restriction du droit d’amendement. Mais sur ce sujet, nul n’est dupe : ce n’est que manœuvre de la part de l’Exécutif, qui cherche maladroitement à proposer l’inacceptable, pour mieux le retirer ensuite, montrant qu’il peut faire des concessions.

Nul n’est dupe : ni les parlementaires, qui ne l’accepteront pas, sachant qu’il s’agit là de l’une de leurs prérogatives fondamentales, constitutionnellement garantie et dont ils sauront notamment tirer profit lorsqu’ils se retrouveront dans l’opposition, ni Gérard Larcher lui-même, qui aurait raison d’y voir une manœuvre naïve. Il pourra le rappeler après la prochaine réunion du groupe de travail sénatorial sur le sujet, mardi, à 15 heures.

Conditions sénatoriales

« Stabilo ! »

Tel était l’outil indispensable et le mot d’ordre de Gérard Larcher lors de sa conférence de presse du 24 janvier 2018, au cours de laquelle il a présenté les propositions du groupe de travail qui réfléchit à une réforme constitutionnelle. Ledit « stabilo » devait servir à marquer les « lignes rouges », ou « jaunes », en fonction de la couleur de l’ustensile, au-delà desquelles il ne sera pas possible d’aller.

Rappelant qu’il faut toujours toucher à la Constitution avec prudence, le Président du Sénat a dit qu’il était ouvert à un dialogue pour mieux faire la loi, mieux répondre aux attentes des citoyens, les réconcilier avec leurs parlementaires, préserver la représentation des territoires.

Les propositions avancées sont à ce point précises qu’elles s’apparentent davantage à des conditions posées

Il est ainsi favorable à des mesures « consensuelles » : réforme du Conseil supérieur de la magistrature, suppression de la Cour de justice de la République ou des membres de droit au Conseil constitutionnel. Elles n’ont toutefois de consensuel que la récurrence de leur discussion et non leur adoption. Déjà en 2013, des projets de loi constitutionnelle avaient été déposés en ce sens, mais abandonnés, faute d’accord… du Sénat !

Au-delà, le Président du Sénat est ouvert à la discussion. Mais les propositions avancées sont à ce point précises qu’elles s’apparentent davantage à des conditions posées.

Le groupe de travail qu’il a réuni s’est concentré sur deux sujets présentés comme complémentaires : la fabrique de la loi et l’encadrement de l’Exécutif. Comprenons ainsi que le Sénat n’est prêt à discuter le premier que si le Gouvernement est disposé à aborder le second.

En particulier, si la réduction du nombre de parlementaires n’est pas « la » solution d’un meilleur fonctionnement du Parlement, le débat peut s’ouvrir… mais à la condition de constitutionnaliser le principe d’au moins un député et un sénateur par département. De même, Gérard Larcher est attaché au scrutin majoritaire, pour éviter les parlementaires « hors-sol ». Autant de conditions qui ne vont pas ravir son homologue de l’Assemblée nationale.

Défenseur du bicaméralisme, il a également évoqué l’encadrement de la procédure accélérée et rejeté l’abandon de la nouvelle lecture, en cas d’échec d’une commission mixte paritaire.

Il propose, en outre, que le Gouvernement, qui serait constitutionnellement limité à 20 membres, paritaire et soumis aux mêmes règles de non cumul que les parlementaires, soumette une feuille de route au Parlement, deux fois par an. Ce dernier devra disposer des moyens de contraindre le premier à prendre les décrets d’application des lois et toutes ses commissions pourront être dotées de pouvoirs d’investigation, à l’instar des commissions des finances.

Passer par référendum serait politiquement suicidaire

En revanche, il a rappelé son hostilité à tout artifice politique sans lendemain. Il s’oppose ainsi à la limitation à trois mandats identiques successifs, qu’il considère comme un gadget, ne concernant qu’un nombre très faible de parlementaires.

Pour surmonter cette opposition, on pourrait recourir au référendum de l’article 11, nous dit la Garde des Sceaux, car cela ne relève pas de la Constitution. Si l’on est heureux d’entendre que l’Exécutif admet enfin que l’article 11 ne peut pas servir à réviser la Constitution, il n’est pas certain que le non cumul des mandats dans le temps relève de la simple loi organique. Mais passer par référendum serait politiquement suicidaire.

En effet, il s’agit d’une question d’inéligibilité : elle affecte un candidat, placé dans une situation rendant sa candidature impossible. Elle concerne donc le suffrage et la liberté des électeurs. Les cas d’inéligibilité sont principalement destinés à préserver les électeurs face à des candidats pouvant user de leur position pour faire pression sur eux.

Selon l’article 25 de la Constitution, les règles relatives aux inéligibilités relèvent bien de la loi organique. Mais s’agissant de la liberté du suffrage, le Conseil constitutionnel les contrôle strictement. En particulier, il s’assure qu’un cas d’inéligibilité est « nécessaire au respect du principe d’égalité devant le suffrage et à la préservation de la liberté de l’électeur ».

Il n’est donc pas acquis que cette mesure puisse être adoptée par la loi organique, sans violer la Constitution : elle restreint la liberté de l’électeur, elle ne concerne qu’une vingtaine de parlementaires et elle n’est pas indispensable au renouvellement des assemblées, déjà largement renouvelées en 2017, sans cette règle.

Surtout, au regard des nombreuses conditions posées par Gérard Larcher, il est certain qu’un recours au référendum s’apparenterait à un passage en force contre le Sénat, qui s’opposerait alors à toute révision constitutionnelle à venir. D’autant plus que, fier de la récente modification de son Règlement interne, relative à la législation en commission, le Président du Sénat a rappelé qu’il n’y a pas toujours besoin de réforme constitutionnelle, mais de pratique institutionnelle.

Message transmis à Emmanuel Macron !

2018, année institutionnelle… ou pas

L’année 2018 sera institutionnelle.

D’abord, ce sera, le 4 octobre prochain, le soixantième anniversaire de la Constitution de la Vème République – et, accessoirement, le deuxième anniversaire de La Constitution décodée ! Ce sera également, le 23 juillet, le dixième anniversaire de la révision constitutionnelle de 2008 qui avait, notamment, introduit la QPC, question prioritaire de constitutionnalité.

Autant de célébrations qui justifieront que l’on parle des institutions.

L’année 2018 sera institutionnelle, ensuite, car le débat sur une modification de nos institutions s’intensifie. Déjà annoncé fin 2017, avec la présentation des premières propositions de réformes des groupes de travail mis en place à l’Assemblée nationale par François de Rugy, il se poursuivra cette semaine avec la présentation des propositions de son homologue du Sénat, Gérard Larcher, mercredi matin.

Les pistes sont nombreuses et certaines avaient déjà animé la campagne présidentielle : introduction de la proportionnelle, intégrale ou par dose, réduction du nombre de parlementaires, limitation du nombre de mandats successifs, réforme du Conseil supérieur de la magistrature, suppression de la Cour de justice de la République et des membres de droit du Conseil constitutionnel, réforme de la procédure législative, etc.

Sur ce dernier point, d’ailleurs, le Sénat a entériné et le Conseil constitutionnel a validé la possibilité d’adopter des lois directement en Commission, en modifiant son Règlement. C’est une procédure qu’il a expérimentée pendant deux ans, entre 2015 et 2017 et qui est désormais généralisée.

Tout en préservant le principe d’une loi votée par le Parlement (car, formellement, le texte est toujours adopté en séance, sauf qu’il ne peut plus y être amendé), cette procédure permet d’éviter la redondance de deux débats souvent identiques, au sein de la commission saisie au fond et en séance publique. De même, en conférant au Gouvernement, aux commissions et aux groupes parlementaires, par la voix de leurs présidents respectifs, la possibilité de s’y opposer, elle offre des garanties suffisantes aux droits des parlementaires.

L’année 2018 sera donc institutionnelle… Ou pas !

Mercredi, nous saurons. Du moins, nous en saurons davantage : Gérard Larcher exposera les résultats des réflexions sénatoriales. En d’autres termes, il s’agira des « lignes rouges » au-delà desquels le Sénat n’ira pas. Il se disait hostile à toute limitation du cumul des mandats dans le temps, mais éventuellement ouvert à la réduction du nombre de parlementaires, à la double condition de préserver la représentation des territoires et de maintenir l’équilibre actuel entre les deux assemblées parlementaires.

L’accord du Sénat est essentiel, voire indispensable. Sur les institutions, il est politiquement dangereux de passer en force contre l’avis de l’une d’entre elles.

Récemment, on a appris que même à l’égard de cette dernière réforme, pourtant centrale pour l’Exécutif, il y aurait de sérieuses réserves.

L’accord du Sénat est pourtant essentiel, si ce n’est indispensable.

Essentiel car, à propos des institutions, il est toujours politiquement dangereux de passer en force contre l’avis de l’une d’entre elles. Au-delà, son accord est indispensable car une révision constitutionnelle ne peut se faire sans qu’il la vote, au moins à la majorité, étant donné que l’article 89 impose l’adoption d’un texte commun. Tel est également le cas des « lois organiques relatives au Sénat » : le nombre de parlementaires relève de la loi organique.

Resterait alors la voie du referendum direct, fondé sur l’article 11 de la Constitution. Mais il reste politiquement tout aussi dangereux. Non pas tant parce que le Président de la République s’exposerait à l’éventualité d’un rejet, lequel affaiblirait automatiquement sa légitimité. Mais bien davantage parce que l’utiliser en matière constitutionnelle est contraire à la Constitution : une sanction du Conseil constitutionnel sur un tel passage en force serait sans doute encore plus difficile à gérer sur le plan politique. Et, d’ailleurs, le Sénat ne se privera pas d’attiser les flammes d’une telle crise.

Au moins l’année 2018 promet-elle de passionnants débats constitutionnels : c’est certain !