Et les institutions, dans tout cela ?

Si sa pratique institutionnelle pourra être taxée de verticalité excessive – on reste très dubitatif sur le traitement d’une crise sanitaire par un Conseil de défense, destiné à la défense militaire et non à la défense immunitaire –, il est au moins une réforme voulue par Emmanuel Macron qui échappera à la critique : la réforme institutionnelle. Pour une raison simple : elle est inexistante.

Vouée à l’échec au moment même de son dépôt, elle s’est heurtée d’abord à « l’affaire Benalla ». Déposée à nouveau à la fin de l’été 2019, elle fut bloquée par le contexte social et les « gilets jaunes ». Désormais abandonnée, elle aurait pu partiellement renaître par le débat sur l’introduction de la proportionnelle, qui paraît toutefois enterré… pour ce quinquennat.

En effet, il ne s’agirait pas de trop se fâcher avec ses alliés et la majorité a donc indiqué, voici quinze jours et à propos de cette proportionnelle, que « les conditions ne sont pas réunies pour mener à bien cette réforme par la voie parlementaire dans un calendrier à la fois particulièrement serré à l’approche des élections de 2022 et contraint par la crise sanitaire », mais, « avec le recul que nous offrent les quatre années de cette mandature, nous devons saisir l’occasion pour travailler à préparer l’avenir et réfléchir au rôle et à l’évolution de nos institutions, en particulier en ce qui concerne le Parlement ».

Il est effrayant de relever à quel point ceux qui sont désireux de modifier les institutions ignorent les institutions actuelles

Bref, le projet est abandonné mais la réflexion doit servir la construction d’un programme de campagne électorale en vue des échéances de 2022.

À la lecture de cette position, plusieurs points interpellent.

D’une part, pourquoi les conditions ne seraient-elles pas réunies ? Il est vrai que la tradition veut qu’on ne modifie pas le mode de scrutin dans l’année qui précède une élection, mais il reste alors encore trois mois. Lorsque l’on connaît la tendance de l’Exécutif à contraindre l’agenda parlementaire, on se dit que c’est bien plus qu’il n’en faut. De surcroît, cette règle n’a pas valeur constitutionnelle, mais seulement législative (depuis 2019). Donc, fausse excuse : on ne peut que se réjouir de l’abandon du projet, mais dénoncer les raisons avancées.

D’autre part, le communiqué de presse souligne que « le besoin d’une réforme institutionnelle pouvant contenir l’introduction d’une part de proportionnelle [était un] engagement présidentiel bloqué par le Sénat qui n’a pas souhaité avancer sur la réforme institutionnelle ». S’il est vrai que le Président de la seconde chambre ne s’était point montré enthousiaste face à cette réforme, rejoint par plusieurs de ses collègues, le Sénat n’a marqué aucun blocage, pour une raison très simple : il n’a pas été saisi. En outre, l’introduction de la proportionnelle aux élections législatives relève de la loi ordinaire, qui pourrait donc être adoptée malgré l’opposition du Sénat.

Il est effrayant de relever à quel point ceux qui sont désireux de modifier les institutions ignorent les institutions actuelles. Mais ce n’est pas nouveau : méprisant le Parlement autant que faire se peut, avant et pendant la crise sanitaire, d’aucuns avaient même oublié que le rôle des parlementaires était précisément de faire de la politique.

Mission a donc été confiée à la Commission des Lois de l’Assemblée nationale et à sa présidente de réfléchir sur le sujet. Un « groupe de travail » a ainsi été constitué, sur les modalités d’organisation de la vie démocratique, réunissant des députés des différents groupes politiques.

Là encore, la démarche interpelle. Non en ce que cette mission est confiée à une personnalité aux idées constitutionnelles parfois rancunières, qui avait appelé à une évolution du Conseil constitutionnel peu de temps après avoir vu l’une de ses initiatives largement censurée par le même Conseil, dont le rôle d’ultime contre-pouvoir est pourtant primordial. D’autant plus que certaines de ces idées sont occasionnellement heureuses, telle la concomitance de l’élection présidentielle et des élections législatives, sans doute inspirée par la lecture de réflexions issues de ce blog ou d’ailleurs.

En revanche, il est pour le moins saugrenu et même malvenu de faire travailler des parlementaires sur une mission dont on sait, dès à présent, qu’elle n’aboutira pas autrement que par l’élaboration d’un programme électoral.

D’ailleurs, les moyens mis à disposition par l’Assemblée nationale, les collaborateurs des députés concernés, les administrateurs qui suivront le dossier seront-ils inscrits dans les comptes de campagne de l’élection présidentielle, dont la période de prise en considération débute le 1er avril prochain ? Non, vraisemblablement pas et l’on comprend pourquoi.

Mais la démarche demeure politiquement dérangeante.

Mauvais anniversaire

Un an.

La loi d’urgence du 23 mars 2020 a un an et, avec elle, les prémices de la crise sanitaire en France, le confinement généralisé, l’état d’urgence sanitaire, le report du second tour des élections municipales, le transfert de la quasi-totalité des compétences législatives à l’Exécutif et toutes les atteintes à nos droits, à nos libertés et à la démocratie que cette crise a engendrées.

Qu’a-t-on appris depuis lors ? Rien. Strictement rien et on en est au même point. C’est désolant de devoir le dire, mais c’est ainsi.

Il ne faut pas, ici, se laisser abuser par le langage du Gouvernement, qui s’efforce de nous convaincre que « nous avons appris du premier confinement ». Qu’aurions-nous appris ? Qu’il ne faut pas mettre l’économie du pays à l’arrêt, car un tel arrêt engendre une crise sociale sans doute encore plus grave que la crise sanitaire ? Qu’il ne faut pas fermer les écoles car, précisément, le pays serait alors à l’arrêt ? Que le virus se propage surtout en milieu fermé ?

Non, tout cela, nous le savions déjà. Le présenter comme une nouveauté revient à considérer que nous avons la mémoire courte ou, pis, que les Français sont stupides.

Ce qui vaut lorsque la crise survient ne saurait valoir lorsqu’elle perdure

En revanche, avons-nous appris à anticiper les crises sanitaires et ses conséquences ? Non et la campagne vaccinale rappelle étrangement la gestion des masques et des tests. Avons-nous appris comment rétablir la confiance des Français ? Non et les sondages ne font que le confirmer de semaine en semaine. Avons-nous appris à instaurer un débat démocratique et à écouter le peuple ? Non et la multiplication des réunions du Conseil de défense, des décisions unilatérales de l’Exécutif, des prorogations de l’état d’urgence sanitaire et l’absence de débat au Parlement sur la gestion de la crise, la politique vaccinale ou les restrictions aux libertés l’attestent. Avons-nous appris à organiser des élections ? Non et le report des élections départementales et régionales de mars à juin, ainsi que l’éventualité d’un énième report le prouvent.

Les derniers épisodes du « reconfinement déconfiné » et leurs cafouillages ne font que renforcer ce sentiment que nous disposons d’un Gouvernement incapable de gérer la crise, auquel nous avons pourtant aveuglément confié le soin de restreindre, selon son bon vouloir, notre liberté d’aller et venir, notre liberté d’entreprendre, notre liberté de manifestation, pour ne citer que quelques-unes des libertés qui peuvent être restreintes par l’état d’urgence sanitaire. C’est d’autant plus préoccupant lorsque l’on sait que la nouvelle étape que nous connaissons depuis vendredi 19 mars, minuit, dans 16 départements, est envisagée depuis le mois de janvier. Aucune anticipation ne paraît donc avoir animé l’Exécutif.

Si ces cafouillages, pris isolément, pourraient n’être qu’anecdotiques, ils inquiètent lorsqu’ils s’accumulent, car ils dévoilent l’impréparation et, surtout, l’incompétence de ceux auxquels est confiée la gestion de la crise, qui passe par des enjeux autrement plus fondamentaux – notamment la campagne vaccinale – et en qui le peuple est supposé avoir confiance.

Or cette confiance est essentielle au bon fonctionnement de nos institutions. Pourtant, on ne voit pas ce qui pourrait précisément inspirer cette confiance, depuis un an de crise sanitaire et alors que toutes les décisions – ou presque – sont imposées, non délibérées et que la démocratie est elle-même confinée.

Il est fondamental, lorsqu’une crise sévit, que tous les gages soient offerts pour rassurer le peuple qui la subit. L’un d’entre eux est l’exemplarité et la transparence démocratiques, à travers une consultation et des échanges réguliers avec le peule ou, a minima, la représentation nationale. Rien de tout cela ne semble véritablement animer notre Gouvernement, bien qu’il ait, concédons-le malgré tout, enfin décidé d’associer davantage les élus locaux à sa prise de décision.

Désormais, il est à la fois question de proroger encore l’état d’urgence sanitaire et de reporter à nouveau les échéances électorales, prévues en juin. Tout cela n’est pas acceptable.

D’une part, l’état d’urgence sanitaire – qui est un régime d’exception, dont le principe est de ne s’appliquer qu’exceptionnellement – doit s’achever le 1er juin, après avoir été déjà prorogé il y a tout juste un mois. Il est incontestablement trop tôt pour savoir s’il est nécessaire de le prolonger à nouveau et, surtout, il arrive un temps ou, si la crise perdure, d’autres solutions doivent être envisagées que des régimes d’exception, à la seule discrétion du pouvoir exécutif : un état d’urgence consiste à frapper vite et fort, si cela ne fonctionne pas, c’est qu’il faut procéder autrement.

D’autre part, à supposer que nous dussions à nouveau reporter les échéances électorales, nous serions vraisemblablement la seule grande démocratie à ne pas être en mesure de maintenir son propre fonctionnement, face à la pandémie.

Il n’est pas acceptable que, sur la durée, un virus, aussi dangereux soit-il, menace la vie même d’une démocratie. Ce qui vaut lorsque la crise survient ne saurait valoir lorsqu’elle perdure. Des mesures peuvent être prises pour garantir non seulement l’effectivité et la sécurité du vote, les jours du scrutin, mais aussi le bon déroulement de la campagne électorale. Des missions et des réflexions ont d’ailleurs été conduites pour aménager les modalités de participation au vote, mais tout a été écarté par l’Exécutif. Ce quitte ou double est-il une preuve supplémentaire de l’incapacité à anticiper ?

Arguer de la crise sanitaire pour reporter ces échéances électorales ne saurait donc pas être autre chose qu’un prétexte pour éviter des élections qui risquent de ne pas favoriser la majorité actuelle. D’autant plus si cette dernière souhaite maintenir son projet de réforme constitutionnelle, soumise à référendum à l’automne : comment pourrait-on envisager de voter sur une telle réforme en septembre ou octobre, alors que l’on a préféré reporter des élections locales en juin ?

Sur le plan politique, l’équilibre est intenable. Gageons que sur le plan du droit, un nouveau report ne serait pas davantage acceptable.

Une lueur d’espoir

Qu’on se rassure – ou non –, l’auteur de La Constitution décodée n’est pas devenu expert médical ou agent du renseignement et la lueur d’espoir que l’on évoque ne concerne pas l’évolution de l’épidémie, des variants du Covid-19, du déploiement vaccinal ou la question d’un (inévitable ?) confinement…

Non, l’espoir concerne ce à quoi nous sommes tous particulièrement attachés : nos libertés, leurs garanties, leur préservation. Et, en cette matière, il y a de quoi faire preuve d’un grand pessimisme ; on a pu formuler de nombreuses alertes. Encore récemment, la mission d’information sur la gestion de la crise sanitaire, créée à l’Assemblée nationale, a été unilatéralement clôturée par la majorité, laissant craindre ainsi que la responsabilité du Gouvernement ne soit plus qu’un vain principe.

D’une part, le Conseil constitutionnel a montré une nouvelle fois qu’il constituait effectivement l’ultime rempart face aux violations des droits et libertés, donnant tout son sens à la jurisprudence « Force 5 » par laquelle il s’est attribué le contentieux des ordonnances. Il a ainsi censuré, à deux reprises et en l’espace de quinze jours, des dispositions prises par ordonnance pendant la crise sanitaire, dont la très controversée prolongation automatique de la détention provisoire, que le Conseil d’État avait refusé d’examiner par simple « ordonnance de tri ».

Le Sénat a proposé des améliorations à la loi prorogeant l’état d’urgence auxquelles l’Assemblée nationale serait bien inspirée de souscrire

D’autre part, au moment où l’Assemblée décidait de poser un voile obscur sur l’action gouvernementale et de ne plus exercer sa mission constitutionnelle de contrôle, le Sénat remplissait pleinement la sienne en matière de législation, s’efforçant d’améliorer – et la tâche est ardue – la loi prorogeant à nouveau l’état d’urgence sanitaire.

Rappelons que celui-ci, applicable depuis le 17 octobre 2020, devait courir jusqu’au 16 février, date à laquelle le régime hybride de « sortie de l’état d’urgence » (en réalité, de sortie pour y rester) devait prendre le relai. Rappelons également que ce nouveau régime de l’état d’urgence sanitaire, créé par la loi du 23 mars 2020, devait disparaître de notre ordonnancement juridique à compter du 1er avril prochain. Plus exactement, l’intention des parlementaires (il s’agissait déjà des sénateurs, à l’époque), lorsqu’ils ont adopté ce terme du 1er avril 2021, était d’imposer une « clause de revoyure » au Gouvernement, alors que le régime de l’état d’urgence sanitaire était créé dans la précipitation, au moment où la France vivait son premier confinement strict. Il s’agissait ainsi d’y revenir plus tard, lorsque le contexte serait plus serein.

La crise épidémique durant plus longtemps que ce qui avait été imaginé alors, cette « clause de revoyure » du 1er avril va être repoussée au 31 décembre prochain. C’est regrettable, mais il faut admettre que le contexte actuel n’aide pas à débattre sereinement des améliorations utiles à ce régime d’exception, bien que des propositions aient été faites, qui mériteraient d’être encore améliorées. Ce qui est heureux, en revanche, c’est que ladite clause n’ait pas totalement disparu, même si on imagine aisément qu’elle sera à nouveau repoussée, probablement au-delà des échéances électorales de 2022.

Le projet de loi de prorogation de l’état d’urgence sanitaire, adopté mercredi dernier par le Sénat, qui revient cette semaine en nouvelle lecture et qui sera définitivement adopté vendredi prochain, propose toutefois certaines améliorations auxquelles l’Assemblée nationale serait bien inspirée de souscrire.

D’une part, les parlementaires ont d’ores et déjà renoncé à accoler automatiquement deux régimes d’exception, celui de l’état d’urgence lui-même et celui de sa sortie, comme ils avaient pu le faire avec la dernière loi prorogeant l’état d’urgence sanitaire (l’état d’urgence devant s’appliquer jusqu’au 16 février et la « sortie » prenant automatiquement le relai jusqu’au 1er avril). Si un nouveau régime d’exception transitoire devait s’appliquer, il faudrait que les parlementaires le décident au moment opportun, ce qui est démocratiquement sain.

D’autre part, les sénateurs ont précisé que la restriction ou l’interdiction des rassemblements, permise pendant l’état d’urgence, ne valait pas pour les locaux à usage d’habitation, ce qui allait déjà sans dire – comme l’avait relevé le Conseil constitutionnel – mais qui va toujours mieux en le disant.

De plus, ils ont imposé qu’une mesure de confinement (consistant en une interdiction de sortir de son domicile pendant plus de 12 heures par jour), si elle doit à nouveau être décidée, ne pourra s’appliquer que pour un mois et sa prorogation au-delà d’un mois devra être autorisée par la loi. C’est heureux car l’on se souvient à quel point cette mesure est attentatoire à notre liberté et que, lorsqu’elle fut décrétée en mars dernier, pour une application totale de sept semaines, elle n’a jamais fait l’objet d’un débat au Parlement ni d’un contrôle par le Conseil constitutionnel.

Enfin, le Sénat offre aux Préfets la possibilité d’autoriser localement l’ouverture des commerces de détail, lorsque la mise en œuvre des mesures de nature à prévenir les risques de propagation du virus est garantie (ce qui ne concerne pas les bars et restaurants).

À constater l’évolution de l’épidémie et la gestion de la campagne vaccinale par le Gouvernement, on peut parier que nous ne serons pas guéris du virus avant de longs mois. En revanche, grâce au Sénat, notre démocratie pourrait commencer à marquer quelques signes d’assainissement.