Déni de démocratie

Une manœuvre scandaleuse est orchestrée par le Gouvernement, depuis hier soir. Il agit par l’intermédiaire des préfets, qui ont écrit à tous les maires de France pour leur demander si, oui ou non, ils étaient en mesure d’organiser les élections régionales et départementales du mois de juin.

La consultation paraît légitime.

En effet, les préfets leur demandent, s’appuyant sur l’avis du Conseil scientifique du 29 mars qu’ils joignent à leur envoi, « si les conditions préconisées par le comité scientifique vous semblent réunies pour tenir les deux scrutins prévus en juin prochain, afin que je puisse faire connaître au Premier ministre et au Ministre de l’intérieur la position des maires de notre département, en vue du débat parlementaire qui se tiendra le mardi 13 et le mercredi 14 avril », cela « dans le souci du Gouvernement d’être à l’écoute de chacun des maires de notre pays et compte tenu du rôle essentiel imparti aux communes dans l’organisation des scrutins ».

Sous couvert de consultation,
le Gouvernement cache une manœuvre
et une instrumentalisation proprement scandaleuses

On se souvient que le Conseil scientifique, concernant d’abord la campagne électorale, préconisait « d’encourager au maximum l’usage de moyens dématérialisés […]. Il faut noter l’utilisation possible de numéros verts et l’intérêt de campagnes menées sur internet ». De plus, il recommandait « que les candidats aient recours à la vaccination dans le cadre général de la stratégie vaccinale ».

Concernant les bureaux de vote, il recommandait « de solliciter des personnes vaccinées (vaccination complète) » et, à défaut, « que les membres des bureaux de vote réalisent des tests, qu’ils soient RT-PCR, antigéniques ou autotests, s’ils sont disponibles, à J-2 puis J5 puis J8 et en cas de symptômes cliniques ». Surtout, « en fonction des conditions météorologiques prévisibles au moment où auront lieu les élections, il peut être prévu qu’elles se déroulent en extérieur » et « toutes les manifestations collectives suivant l’annonce du résultat devraient être non recommandées voire interdites ». Enfin, « il est important que le vote puisse avoir lieu sur la plus grande plage horaire possible afin que le flux de votants soit étalé tout au long de la journée » et « il peut également être envisagé de prévoir une plage horaire privilégiée pour les personnes vulnérables, par exemple de 9h à 12h ».

En conclusion, rappelant le Gouvernement à sa responsabilité, « le Conseil scientifique regrette que la digitalisation des votes et le vote par correspondance ne puisse être envisagé pour ces élections ».

Nombre de ces éléments relèvent de la compétence des Maires. C’est ainsi que cette consultation peut paraître légitime.

Elle cache en réalité et une manœuvre et une instrumentalisation proprement scandaleuses.

D’une part, les maires ont reçu ce message vendredi soir, aux alentours de 19h. Ils sont sommés de répondre avant lundi midi, soit pendant un seul week-end, sans être en mesure de se concerter avec qui que ce soit et alors que certains d’entre eux ont à affronter des situations pour le moins dramatiques, telle la calamité agricole du fait du regel de ces derniers jours.

D’autre part, ce procédé n’a d’autre objectif que d’instrumentaliser la réponse qui sera donnée, afin que le Gouvernement puisse se défausser sur les Maires en soutenant que c’est à leur demande que le scrutin doit à nouveau être reporté.

Nous serions alors la seule grande démocratie au monde à ne pas être en mesure d’organiser des élections après plus d’un an et demi de pandémie.

En effet, que peuvent répondre les maires à une telle interrogation ? Peuvent-ils assumer le risque de mettre en danger la santé de leurs administrés en affirmant que, oui, les élections peuvent être organisées, alors qu’ils risquent de ne pas être en mesure d’avoir des assesseurs en nombre suffisant pour tenir tous les bureaux de vote ? La prudence les conduirait logiquement à dire qu’il est préférable de reporter, en répondant donc par la négative.

Mais il s’agit en réalité d’occulter la véritable raison de cette prudence : l’incompétence du Gouvernement à prendre les mesures nécessaires au bon déroulement du scrutin, telles que le vote par correspondance, le déploiement de moyens pour permettre à la campagne de se tenir, ainsi qu’une meilleure gestion de la politique vaccinale.

Après avoir tenté de se défausser sur le Conseil scientifique, le gouvernement essaie maintenant se décharger de sa responsabilité sur les maires.

En un mot, le Gouvernement est le seul responsable de la situation dans laquelle il conduit le pays, mais refuse d’assumer cette responsabilité et celle du déni de démocratie qu’il veut instaurer. C’est ce que confirme l’AMF, Association des Maires de France, dans sa réponse adressée au Gouvernement.

Si ce mot de la « responsabilité » a encore un sens pour l’Exécutif, alors qu’elle est la première dette du pouvoir, il doit alors l’assumer pleinement, en déployant les moyens nécessaires à la tenue de ces élections (à commencer par une politique de vaccination appropriée et une adaptation des règles de la campagne électorale).

Ce n’est pas aux Maires de l’assumer. Ils n’ont donc d’autre choix que d’ignorer purement et simplement ce qui ressemble à une consultation mais qui n’est autre qu’une instrumentalisation mesquine et une manœuvre scandaleuse.

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Dans le prolongement de ce déni de démocratie, on propose un « Retour en 12 minutes sur 12 mois de crise » : une crise sanitaire, contagieuse pour la démocratie, ou comment les mesures d’urgence édictées depuis un an ont mis à mal nos libertés publiques et l’acceptabilité sociale.

 

 

Mauvais anniversaire

Un an.

La loi d’urgence du 23 mars 2020 a un an et, avec elle, les prémices de la crise sanitaire en France, le confinement généralisé, l’état d’urgence sanitaire, le report du second tour des élections municipales, le transfert de la quasi-totalité des compétences législatives à l’Exécutif et toutes les atteintes à nos droits, à nos libertés et à la démocratie que cette crise a engendrées.

Qu’a-t-on appris depuis lors ? Rien. Strictement rien et on en est au même point. C’est désolant de devoir le dire, mais c’est ainsi.

Il ne faut pas, ici, se laisser abuser par le langage du Gouvernement, qui s’efforce de nous convaincre que « nous avons appris du premier confinement ». Qu’aurions-nous appris ? Qu’il ne faut pas mettre l’économie du pays à l’arrêt, car un tel arrêt engendre une crise sociale sans doute encore plus grave que la crise sanitaire ? Qu’il ne faut pas fermer les écoles car, précisément, le pays serait alors à l’arrêt ? Que le virus se propage surtout en milieu fermé ?

Non, tout cela, nous le savions déjà. Le présenter comme une nouveauté revient à considérer que nous avons la mémoire courte ou, pis, que les Français sont stupides.

Ce qui vaut lorsque la crise survient ne saurait valoir lorsqu’elle perdure

En revanche, avons-nous appris à anticiper les crises sanitaires et ses conséquences ? Non et la campagne vaccinale rappelle étrangement la gestion des masques et des tests. Avons-nous appris comment rétablir la confiance des Français ? Non et les sondages ne font que le confirmer de semaine en semaine. Avons-nous appris à instaurer un débat démocratique et à écouter le peuple ? Non et la multiplication des réunions du Conseil de défense, des décisions unilatérales de l’Exécutif, des prorogations de l’état d’urgence sanitaire et l’absence de débat au Parlement sur la gestion de la crise, la politique vaccinale ou les restrictions aux libertés l’attestent. Avons-nous appris à organiser des élections ? Non et le report des élections départementales et régionales de mars à juin, ainsi que l’éventualité d’un énième report le prouvent.

Les derniers épisodes du « reconfinement déconfiné » et leurs cafouillages ne font que renforcer ce sentiment que nous disposons d’un Gouvernement incapable de gérer la crise, auquel nous avons pourtant aveuglément confié le soin de restreindre, selon son bon vouloir, notre liberté d’aller et venir, notre liberté d’entreprendre, notre liberté de manifestation, pour ne citer que quelques-unes des libertés qui peuvent être restreintes par l’état d’urgence sanitaire. C’est d’autant plus préoccupant lorsque l’on sait que la nouvelle étape que nous connaissons depuis vendredi 19 mars, minuit, dans 16 départements, est envisagée depuis le mois de janvier. Aucune anticipation ne paraît donc avoir animé l’Exécutif.

Si ces cafouillages, pris isolément, pourraient n’être qu’anecdotiques, ils inquiètent lorsqu’ils s’accumulent, car ils dévoilent l’impréparation et, surtout, l’incompétence de ceux auxquels est confiée la gestion de la crise, qui passe par des enjeux autrement plus fondamentaux – notamment la campagne vaccinale – et en qui le peuple est supposé avoir confiance.

Or cette confiance est essentielle au bon fonctionnement de nos institutions. Pourtant, on ne voit pas ce qui pourrait précisément inspirer cette confiance, depuis un an de crise sanitaire et alors que toutes les décisions – ou presque – sont imposées, non délibérées et que la démocratie est elle-même confinée.

Il est fondamental, lorsqu’une crise sévit, que tous les gages soient offerts pour rassurer le peuple qui la subit. L’un d’entre eux est l’exemplarité et la transparence démocratiques, à travers une consultation et des échanges réguliers avec le peule ou, a minima, la représentation nationale. Rien de tout cela ne semble véritablement animer notre Gouvernement, bien qu’il ait, concédons-le malgré tout, enfin décidé d’associer davantage les élus locaux à sa prise de décision.

Désormais, il est à la fois question de proroger encore l’état d’urgence sanitaire et de reporter à nouveau les échéances électorales, prévues en juin. Tout cela n’est pas acceptable.

D’une part, l’état d’urgence sanitaire – qui est un régime d’exception, dont le principe est de ne s’appliquer qu’exceptionnellement – doit s’achever le 1er juin, après avoir été déjà prorogé il y a tout juste un mois. Il est incontestablement trop tôt pour savoir s’il est nécessaire de le prolonger à nouveau et, surtout, il arrive un temps ou, si la crise perdure, d’autres solutions doivent être envisagées que des régimes d’exception, à la seule discrétion du pouvoir exécutif : un état d’urgence consiste à frapper vite et fort, si cela ne fonctionne pas, c’est qu’il faut procéder autrement.

D’autre part, à supposer que nous dussions à nouveau reporter les échéances électorales, nous serions vraisemblablement la seule grande démocratie à ne pas être en mesure de maintenir son propre fonctionnement, face à la pandémie.

Il n’est pas acceptable que, sur la durée, un virus, aussi dangereux soit-il, menace la vie même d’une démocratie. Ce qui vaut lorsque la crise survient ne saurait valoir lorsqu’elle perdure. Des mesures peuvent être prises pour garantir non seulement l’effectivité et la sécurité du vote, les jours du scrutin, mais aussi le bon déroulement de la campagne électorale. Des missions et des réflexions ont d’ailleurs été conduites pour aménager les modalités de participation au vote, mais tout a été écarté par l’Exécutif. Ce quitte ou double est-il une preuve supplémentaire de l’incapacité à anticiper ?

Arguer de la crise sanitaire pour reporter ces échéances électorales ne saurait donc pas être autre chose qu’un prétexte pour éviter des élections qui risquent de ne pas favoriser la majorité actuelle. D’autant plus si cette dernière souhaite maintenir son projet de réforme constitutionnelle, soumise à référendum à l’automne : comment pourrait-on envisager de voter sur une telle réforme en septembre ou octobre, alors que l’on a préféré reporter des élections locales en juin ?

Sur le plan politique, l’équilibre est intenable. Gageons que sur le plan du droit, un nouveau report ne serait pas davantage acceptable.

Non à la proportionnelle

L’introduction du scrutin proportionnel aux élections législatives est un débat récurrent. Un « marronnier politique », qui revient de loin en loin, de législature en législature, voire de session en session. On a déjà eu l’occasion de justifier une position : ni dose ni overdose de proportionnelle.

Mais puisque le débat revient à 15 mois de la prochaine échéance présidentielle, puisque, visiblement, son introduction n’est pas totalement abandonnée, alors qu’elle pourrait faire l’objet d’un référendum et puisque, inévitablement, la question se posera encore à mesure que la campagne électorale avancera, rappelons cette position avec force : la proportionnelle, c’est non.

Pourquoi une telle obstination ?, pourrait-on légitimement interroger. La réponse est multiple, mais on la résumera à un argument simple : la proportionnelle est moins démocratique que le scrutin majoritaire.

En voilà un argument paradoxal, dira-t-on, alors que l’intérêt du scrutin proportionnel est justement de refléter fidèlement le spectre politique de la société. Qu’y aurait-il d’antidémocratique ou de plus démocratique ?

Cet argument d’un scrutin majoritaire plus démocratique que le scrutin proportionnel mérite donc quelque explication.

Réduire le poids institutionnel de partis incapables de s’inscrire dans un gouvernement pluraliste n’est pas antidémocratique

D’abord, le scrutin proportionnel engendre des négociations de coalition postérieures au scrutin, qui échappent donc aux électeurs et qui peuvent même aller à l’encontre de ce qui leur a été exposé pendant la campagne électorale, comme ce fut le cas en Allemagne en 2017 et en Italie en 2018. Est-ce alors démocratique que les socio-démocrates allemands mènent campagne en soutenant que « jamais plus jamais » ils ne gouverneront avec les chrétiens-démocrates d’Angela Merkel pour, au lendemain de l’élection, trouver un accord de coalition avec eux ? À l’inverse, le scrutin majoritaire impose une négociation antérieure au scrutin, pour que des candidatures communes et d’union soient présentées dans les circonscriptions, afin de concentrer les voix et d’obtenir le score le plus élevé. Les accords sont donc soumis aux électeurs, qui peuvent alors opérer un choix démocratique et éclairé.

Ensuite, la démocratie, comme gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, est certes tournée vers le peuple, mais aussi vers le gouvernement, qu’il ne faut pas oublier. Or gouverner, c’est décider et, pour décider, il ne faut point être entravé. Il ne s’agit pas de dire qu’il faut décider de façon unilatérale, sans discussion aucune, mais il ne faut pas non plus verser dans l’excès inverse, consistant à associer une multitude de partenaires à la prise de décision, conduisant à des négociations éternelles et perpétuelles, empêchant toute décision efficace. Surtout dans un pays où la recherche du compromis est davantage associée à la compromission qu’à la sagesse.

Le scrutin majoritaire favorise l’émergence d’une majorité, donc la prise de décision sans, pour autant, nier l’existence de minorités. Elles peuvent être associées à la prise de décision, comme ce fut d’ailleurs systématiquement le cas dans les Gouvernements de la Ve République, pourvu que ces minorités soient constructives et s’inscrivent dans la politique majoritaire.

En revanche, ce scrutin opère au détriment de certains partis qui, bien que disposant d’un certain écho dans l’opinion publique, ne parviennent pas à s’unir. Ce sont généralement eux qui dénoncent le scrutin majoritaire et appellent à la proportionnelle, ce qui ne manque pas d’ironie : ils réclament un scrutin qui impose des coalitions, alors qu’ils sont eux-mêmes dans l’incapacité de s’inscrire dans la moindre union, ne parvenant pas à faire des accords politiques avant les élections pour les soumettre aux électeurs.

Il n’y a donc rien d’antidémocratique dans le scrutin majoritaire, au contraire : il favorise les partis démocratiquement forts et réduit l’impact des partis démocratiquement marginaux, non quant à leur présence dans l’opinion, mais quant à leur capacité à s’inscrire dans un processus de gouvernement. À l’inverse, ces partis marginaux peuvent avoir un poids excessif lorsque, dans le cadre d’un scrutin proportionnel, des négociations cruciales les mettent en position de force, afin de construire une majorité dans l’urgence. Cette coalition est alors hétéroclite, impuissante et fragile : elle ne vit qu’au gré des calculs, parfois médiocres, de ses composantes.

La situation actuelle ne fait que le confirmer. Les voix qui réclament la proportionnelle sont surtout celles du MoDem, de La France insoumise et du Front national (actuellement RN). Le premier, par principe, car il n’en a pas besoin, si ce n’est pour s’épargner d’intenses négociations pré-électorales tous les cinq ans : il participe au Gouvernement actuel et il dispose d’un groupe important à l’Assemblée nationale, mais pas au Sénat (où l’élection a lieu, en large partie, à la proportionnelle). Les deux autres par nécessité : ils obtiennent un nombre important de voix aux législatives, mais insuffisamment pour obtenir un nombre d’élus à juste proportion de leur représentativité. Pour autant, réduire le poids institutionnel de partis incapables de s’inscrire dans un gouvernement pluraliste n’est pas antidémocratique : c’est rationnel. Or rien n’indique que la démocratie doive se priver de cette vertu.

Enfin, quant aux élections de 2022, s’il n’est pas trop tard pour modifier la loi, une telle modification apparaîtra inévitablement comme une manœuvre – comme ce fut d’ailleurs le cas en 1984, pour les élections de 1986. Il n’est pas trop tard car le code électoral interdit certes de modifier la loi électorale dans l’année qui précède le scrutin, mais il n’y a aucune exigence constitutionnelle en la matière. En revanche, faire cette modification maintenant, à la veille des élections, alors que la proposition était présente dans le programme du candidat Macron en 2017, qu’elle a été plusieurs fois avancée et qu’il y a été autant de fois renoncé, reviendra à l’associer à une stratégie de campagne, donc à une opération électorale. Ce qui, d’ailleurs, serait assez proche de la réalité puisque, risquant de ne pas rééditer son exploit de 2017, LREM pourrait trouver ses aises dans un mode de scrutin qui donne toute sa force aux instances centrales des partis, aux dépens de l’échelon local…

Restons donc fidèles aux valeurs démocratiques, renonçons aux manœuvres et tenons un discours clair et ferme : la proportionnelle, c’est non !