La conquête de l’espace

L’extrême droite se divise, la droite se radicalise, le centre se droitise.

C’est un constat que l’on peut dresser du paysage politique actuel, en France. Il n’y a qu’une cause à cela : l’élection présidentielle et ses résultats. Il y a une conséquence qui mérite d’être soulignée : la gauche bénéficie d’un espace qu’elle peine à occuper. Et qu’elle peut (re)conquérir.

Comme ce fut le cas en 2002, quoique pour des raisons différentes, la qualification au second tour de Marine Le Pen va entraîner un repli du vote (purement) frontiste. En 2002, c’était par dégoût et rejet du père ; en 2017, c’est par arrogance et incompétence de la fille. Sa piètre prestation lors du débat de l’entre-deux tours et son maintien indiscuté à la tête du parti ont conduit à une première scission.

Florian Philippot a fondé son propre parti, souhaitant ainsi se démarquer de deux noms au passé symbolique et indélébile pour de nombreux électeurs : « Le Pen » et « Front national ». En prônant pourtant la même idéologie d’extrême droite, pour la simple raison qu’il a largement contribué à la forger au cours de ces dernières années, il espère rajeunir et raviver les positions politiques de la droite « patriotique », c’est-à-dire, d’abord, nationaliste et extrémiste.

Les Républicains étaient assurés de remporter l’élection présidentielle. Ils l’ont néanmoins perdue. Il leur faut désormais se recentrer sur leur idéologie. En effet, la double déception que leurs partisans ont vécu, la défaite elle-même et sa cause, ne pourra être effacée qu’en puisant aux racines de leur philosophie conservatrice, pour rallier les égarés et contenir les fuites vers un centre droit qui gouverne, ou vers une extrême droite qui se reconstruit.

Le centre, quant à lui, a remporté l’élection présidentielle. C’est historique et doublement exceptionnel : d’abord, parce que, s’il contribue systématiquement à la victoire, il ne l’avait encore jamais obtenue ; ensuite, parce que la majorité des électeurs était positionnée à droite, non au centre. La victoire d’Emmanuel Macron est due au renoncement de François Hollande, lui permettant de faire le plein de voix, ainsi qu’à l’affaire Fillon, permettant à ce dernier de faire le vide des siennes.

L’espace politique occupé par le PS n’a pas disparu. Mais, aujourd’hui, il est muet

Mais les résultats sont là : les électeurs sont majoritairement à droite et attendent, donc, une politique de droite. Alors qu’il est un produit de la gauche, le Président de la République ne s’y est pas trompé, en nommant un Premier ministre Les Républicains. Le Gouvernement mène, depuis juin, une politique aux orientations libérales (ordonnances travail) et sécuritaires (loi anti-terrorisme), voire de contrôle des frontières (sur l’asile et l’immigration).

C’est à la fois la force et la faiblesse du centre : mener une politique de droite « et en même temps » de gauche, au gré des circonstances. C’est une force, car cela permet de s’adapter. C’est aussi une faiblesse, car cela fait perdre en crédibilité et peut surtout décevoir ceux qui ont moins de souplesse, donc affaiblir le mouvement.

Ce glissement droitier du paysage politique emporte une conséquence : une ouverture de l’espace à gauche.

Le Parti socialiste est actuellement mal en point, du fait d’une crise idéologique ancienne attisée durant le quinquennat précédent, du choix du candidat à la présidentielle et du score qu’il a obtenu. L’espace politique qu’il a toujours occupé n’a pas disparu pour autant.

C’est pourquoi il y a peu de chances qu’il disparaisse, contrairement à ce que disent, voire espèrent certains. D’ailleurs, plusieurs candidats s’affrontent pour en prendre la tête, montrant qu’il y a encore un intérêt à le diriger.

Néanmoins, pour revivre et exister, il doit s’affirmer et porter une ligne politique claire et déterminée. Il lui faudra assumer le bilan politique de ses années au pouvoir, dans ce qu’il a de vertueux, mais aussi dans ce qu’il a de malheureux. Assumer pour dépasser et clarifier pour diriger.

La personnalité de son Premier Secrétaire, désigné dans les prochaines semaines (les 15 et 29 mars), sera essentielle. Soit il sombrera dans les éternels conflits internes, écartelé entre les éternels courants dont il aura obtenu le ralliement, incapable d’arrêter une ligne directrice claire et convaincante. Les « frondeurs », qu’il sera incapable de faire taire, auront gagné. Le tourbillon n’en sera que renforcé, empêchant alors le Parti socialiste de sortir la tête de l’eau et le conduisant à la noyade inexorable.

Soit au contraire le Premier Secrétaire saura fixer une direction, asseoir un positionnement politique et l’exposer clairement, pour convaincre les militants d’abord, les sympathisants ensuite, les électeurs enfin. Le débat sera évidemment maintenu, mais une fois la position majoritaire arrêtée, c’est elle qui sera soutenue. En portant ainsi une voix claire, il pourra installer à nouveau le Parti socialiste dans le débat public.

Un espace politique est actuellement vacant au centre gauche. Si les socialistes ne dispose pas d’une voix forte pour s’y faire entendre, d’autres l’occuperont.

Législatives : une marche coordonnée

Tout reste à faire et la tâche est immense.

La formule n’est pas qu’oratoire : élu, investi, entouré, « au travail », tout reste encore à faire pour le Président de la République. Car il lui est désormais indispensable d’obtenir une majorité présidentielle. Elle sera peut-être composite, plurielle ou à géométrie variable mais elle est incontournable : sans elle, point de stabilité gouvernementale, point de réformes possibles, point de projet de Gouvernement.

Et la tâche est immense. Tout se décidera les 11 et 18 juin et étant donné les circonstances, il est possible, mais nullement certain que La République en marche obtienne une majorité, même relative.

Rappelons d’abord que si, en France, l’élection présidentielle se gagne toujours au centre, elle n’a jamais été gagnée par le centre. Les Français ont toujours été attachés au clivage entre la droite et la gauche et il a fallu attendre 2017 pour qu’ils le remettent en cause. Rien ne dit qu’ils le feront encore en juin.

Rappelons encore les circonstances dans lesquelles le Président de la République a été élu. Il l’a emporté face à une ennemie de la République et son rejet a permis de réunir des camps qui étaient et sont immédiatement redevenus rivaux. Il est arrivé en tête au premier tour alors que deux de ses concurrents étaient poursuivis par la justice, que le candidat socialiste s’était lui-même marginalisé, après que le candidat légitime avait renoncé.

Un concours de circonstances qui peut toutefois bénéficier au mouvement : nul ne peut emporter une élection qu’avec ses propres soutiens et il lui faut rassembler. Ce rassemblement crée une dynamique : aujourd’hui, il s’agit de celle d’En marche. L’objectif est clairement assumé et tout aussi clairement exposé : le Président élu entend accomplir la mission que les Français lui ont confiée, sur la base de ses engagements.

Pour cela, il ne tient qu’à eux de confirmer leur choix en lui accordant la majorité dont il a besoin. Et il ne tient qu’à lui de ne pas trahir son électorat et de le rassurer. À ce titre, le choix de nommer Édouard Philippe comme Premier ministre est judicieux. Un Président de la République issu de la gauche nomme un Premier ministre issu de la droite… mais qui a démarré à gauche. On demeure dans la dynamique centrale, on veut rassurer l’électorat, en vue d’obtenir une majorité.

C’est parfaitement possible et chaque jour qui passe rend le scénario plus plausible.

Il faut toutefois prendre garde à la stratégie qui consisterait à présenter des candidats partout (ou presque), quelle que soit la sociologie électorale, en renonçant à toute alliance.

En effet, la mode de scrutin des élections législatives veut que, pour être élu au premier tour, il faille réunir la majorité absolue des suffrages, représentant au moins un quart des inscrits. Si personne ne l’obtient, un second tour a lieu, où ne peuvent se présenter que les candidats ayant obtenu au moins 12,5% des voix des inscrits. Si aucun candidat n’a atteint ce seuil ou s’il n’y en a qu’un, alors les deux candidats arrivés en tête au premier tour peuvent se présenter au second.

Ce mode de scrutin répond à un objectif clair, en produisant un effet dévastateur : tout candidat d’un parti ne bénéficiant pas d’une assise électorale locale forte serait éliminé. Il s’agit ainsi de renforcer les partis de gouvernement au détriment des plus petites formations politiques.

Car 12,5% des inscrits, c’est beaucoup. Sur une base de 22,23% d’abstention, comme au premier tour de la présidentielle de 2017, cela représente 16,07% des exprimés. Les quatre candidats arrivés en tête le 23 avril les ont obtenus, ce qui aurait donné lieu, si on avait été dans le cadre d’une législative, à une « quadriangulaire ». Mais en 2002, seul Jacques Chirac les avait atteints.

Surtout, l’abstention est généralement plus forte lors des législatives que lors de la présidentielle : souvent le double, parfois au-delà. Et si l’abstention devait atteindre 40% lors du premier tour des législatives, 12,5% des inscrits représenteraient 20,83% des suffrages exprimés. Seuls Emmanuel Macron et Marine Le Pen les ont obtenus le 23 avril.

Sauf que dans certaines circonscriptions, d’une part, l’abstention lors du premier tour des législatives dépasse souvent les 50%. D’autre part, dans de nombreux départements, le 23 avril au soir, les deux candidats arrivés en tête étaient Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.

En d’autres termes, pour pouvoir obtenir une majorité à l’Assemblée nationale, la première condition est qu’au soir du 11 juin, les candidats de La République en marche obtiennent 12,5% des voix des inscrits ou arrivent parmi les deux candidats de tête dans la majorité des circonscriptions, au moins.

Et pour cela, des accords et autres alliances seraient bienvenus, afin d’éviter une dispersion des voix au premier tour et demeurer coordonné, comme devra l’être la majorité.

Une marche courte, deux marches hautes

La France est donc En Marche !

Le résultat est sans appel, mais non sans nuances. Il est meilleur que la plupart des pronostics, mais moins bon que ce que les défenseurs de la République auraient aimé voir.

Avec 66,10% des suffrages exprimés, Emmanuel Macron devient le huitième Président de la Vème République, le plus jeune de l’histoire républicaine, réussissant le pari le plus osé.

C’est le deuxième meilleur score depuis 1965, après celui de Jacques Chirac, élu en 2002 avec 82,21% des voix. A chaque fois, c’était face au Front national. Il n’y a pas de quoi s’en réjouir.

L’abstention atteint 25,44%. Là aussi, c’est le deuxième « meilleur » score, après celui de 1969, où elle avait atteint 31,15% au second tour.

C’est également la seconde fois, depuis cette date, que la participation baisse entre le premier et le second tour de l’élection présidentielle. Mais les raisons divergent, entre 1969 et 2017 : là où elle exprime un désintérêt à l’égard d’un second tour entre Georges Pompidou et Alain Poher, alors que le premier était quasiment en passe de l’emporter dès le premier tour (avec 44,47% des voix), elle exprime un réel rejet du second tour entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. De nombreux électeurs ne s’y retrouvaient pas et ont décidé de boycotter le scrutin.

Cela est confirmé, si besoin était, par le record des votes blancs, qui n’ont jamais été aussi nombreux : plus de trois millions, soit 6,35% des inscrits et 8,51% des exprimés. Il faut y ajouter les plus d’un million de votes nuls, représentant 2,21% des inscrits et 2,96% des exprimés.

Cela porte le total des suffrages exprimés à 66,01% des inscrits : seuls deux tiers des électeurs se sont ouvertement exprimés, un tiers a décidé, d’une façon ou d’une autre, de rejeter cette élection.

Dès lors, dans un esprit d’ouverture et de prise en considération de ceux qui ont manifesté une voix discordante, celui qui devient le « Président de tous les Français », selon la formule consacrée, devra sans doute réfléchir à une nouvelle forme de prise en considération de ces votes blancs.

Il demeure que, exception faite de 2002, il faut remonter à la seconde élection de François Mitterrand, en 1988, pour retrouver un meilleur score en termes d’inscrits : 43,76% pour Mitterrand, 43,63% pour Emmanuel Macron.

Mais, là encore, l’électorat et, donc, le score d’Emmanuel Macron doivent être nuancés. Il est vrai que le second tour de l’élection présidentielle est toujours un vote d’élimination, voire de résignation, rarement de pleine adhésion. Les électeurs choisissent au premier tour et se rassemblent au second, pour éliminer l’adversaire. Cependant, en l’espèce, l’adversaire est particulier et le vote Macron ne rejette pas seulement une opinion politique, mais un ennemi de la République.

Si bien que son électorat aura tout loisir d’atténuer son score lors des échéances prochaines : les élections législatives.

Cela a été dit à de nombreuses reprises : c’est là que tout se joue, car ce sont elles qui donnent réellement le pouvoir. Et le premier tour a lieu le 11 juin, soit dans cinq semaines à peine : jusque-là, la marche est courte.

Il est vrai que, jusqu’à présent, tout Président élu et confronté, dans la foulée, à des élections législatives, a obtenu une majorité pour gouverner et appliquer son programme. De 1981 à 2012, en passant par 1988, 2002 et 2007, aucune exception. L’élection présidentielle a un effet d’entrainement et un effet structurant.

D’entrainement, car le Président a été élu pour accomplir un programme politique et les électeurs lui donnent ensuite la majorité dont il a besoin pour le mettre en œuvre : faire le contraire serait se dédire.

Structurant, car il n’y a, au second tour de la présidentielle, que deux candidats, donc deux camps et un seul l’emporte. Le mode de scrutin des législatives, proche du scrutin de la présidentielle, a tendance à reproduire le même schéma, avec le même résultat. Les deux dernières marches sont alors, presque, une formalité.

Mais contrairement aux cas antérieurs, Emmanuel Macron part avec un double handicap : son électorat est hétérogène, son mouvement est hétéroclite.

À la différence des autres majorités présidentielles qui se sont exprimées lors d’un second tour, celle dont dispose le nouveau Président manifeste un rassemblement pour la République, contre ses ennemis. C’est beaucoup plus fédérateur, d’où son score, mais cela ne permet pas de dissiper toutes les dissensions. On l’a vu dès hier soir, avec les positions manifestées par Benoît Hamon et François Baroin, qui avaient tous deux appelé à voter pour le Président élu, mais qui entendent tous deux s’opposer à lui.

De même, En Marche ! est un mouvement récent, composé de profils diversifiés. Si Emmanuel Macron, son projet et sa personnalité ont su convaincre, même dès le premier tour, il n’est pas encore acquis que les candidats investis localement bénéficient de la même force de conviction.

Mais cela reste possible : les deux dernières marches sont hautes, mais nullement infranchissables.