Que le Conseil constitutionnel soit saisi !

Ce billet est initialement paru sous forme de tribune sur Liberation.fr, le 20 mars 2020.

Que le Conseil constitutionnel soit saisi de la loi relative aux mesures d’urgence pour faire face à l’épidémie de coronavirus !

Face à la situation de crise sanitaire que nous traversons, le Gouvernement a élaboré un projet de loi d’urgence pour faire face à l’épidémie de covid-19, que le Parlement va adopter en 72 heures. Contrairement à d’autres situations de crise antérieures, telle celle de novembre 2015 au lendemain des attentats de Paris, l’union nationale ne semble pas se faire sur ce texte. Si bien que le débat entamé hier au Sénat et qui se poursuit aujourd’hui à l’Assemblée nationale, devra se terminer demain par une tentative d’accord en Commission mixte paritaire, voire un « dernier mot » demandé à l’Assemblée.

Ce texte touche à des aspects essentiels de notre État de droit. D’abord, il concerne le fonctionnement même de la démocratie, car il reporte le second tour des élections municipales, qui devait se tenir le 22 mars, au mois de juin 2020 au plus tard.

L’importance des restrictions et bouleversements de la loi rend indispensable le Conseil constitutionnel que soit saisi

Ensuite, il restreint les libertés publiques et individuelles en prévoyant un nouvel état d’exception, appelé « état d’urgence sanitaire », qui permettra au Premier ministre de décider, par décret, de nombreuses mesures, telles que restreindre ou interdire la circulation des personnes et des véhicules, interdire aux personnes de sortir de leur domicile ou encore limiter ou interdire les rassemblements sur la voie publique ainsi que les réunions de toute nature.

Il s’agit ici, surtout, de conférer une base légale solide aux mesures qui sont en vigueur depuis une semaine, voire davantage.

Enfin, il permet de remettre en cause certains principes du droit du travail, en particulier l’acquisition des congés payés, leur modification unilatérale par l’employeur, la réduction du temps de travail (RTT), ou encore la durée hebdomadaire du travail et le repos dominical au sein des entreprises de secteurs particulièrement nécessaires à la sécurité de la Nation ou à la continuité de la vie économique et sociale. Ces remises en cause, aujourd’hui motivées par la situation de crise, ne sont nullement limitées dans le temps.

Au regard de ces nombreuses restrictions et bouleversements importants, il paraît indispensable que soit saisi le Conseil constitutionnel, gardien ultime de la démocratie et des droits et libertés fondamentaux. Cela lui donnera la faculté de se prononcer sur cette loi, adoptée dans l’urgence, voire la précipitation et lèvera tout doute sur sa constitutionnalité. De futurs recours, par la voie de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) seront ainsi évités. Un tel recours sécuriserait une situation qui resterait ambiguë s’il n’avait pas lieu.

On peut opposer qu’il y a urgence et que la loi doit entrer en vigueur au plus vite, voire que la saisine pourrait être risquée car une censure créerait une situation incertaine.

Ces arguments ne tiennent pas.

D’une part, l’urgence et la crise ne sauraient jamais justifier que l’on porte atteinte à notre socle constitutionnel, a fortiori en temps de crise : dans une telle période, notre droit doit être robuste, c’est même là sa fonction. Cela vaut en particulier pour notre droit constitutionnel, qui est un rempart face aux débordements auxquels il est tentant, voire facile de céder.

D’autre part, le recours et la décision du Conseil constitutionnel peuvent être très rapides. Il peut être saisi dès demain, après l’adoption du texte, par le Président de la République, qui est d’ailleurs chargé de veiller au respect de la Constitution. Le Gouvernement peut alors lui demander de statuer en huit jours, en cas d’urgence. On peut imaginer qu’il fera tout pour statuer au plus vite.

Rien ne s’oppose donc à ce que le Conseil constitutionnel soit saisi et, au contraire, tout milite pour qu’il le soit. En cette période d’incertitudes, ce sont notre démocratie et notre État de droit qui en seraient rassurés.

Contre-pouvoirs

L’existence de contre-pouvoirs est indispensable à l’équilibre des pouvoirs. Souvent décriée pour profiter excessivement à l’Exécutif, la Constitution de la Ve République les mets effectivement en œuvre, conférant ainsi la stabilité nécessaire à notre démocratie. Nous en avons eu au moins deux illustrations la semaine dernière.

D’une part, le bureau du Sénat, réuni jeudi 21 mars au matin, a demandé au Président du Sénat de saisir la justice de suspicions de faux témoignages lors d’auditions par la Commission des Lois, investie des pouvoirs d’une commission d’enquête. Ces suspicions concernent Alexandre Benalla et Vincent Crase, mais aussi Alexis Kohler (Secrétaire générale de la Présidence), Patrick Strzoda (Directeur de cabinet du Président de la République) et Lionel Lavergne (chef du groupe de sécurité, GSPR).

Les réactions politiques ont été immédiates, impulsives et disproportionnées. Le Premier ministre a boycotté la séance des questions au Gouvernement du jeudi après-midi, au Sénat. Le Président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, a annulé sa participation à une conférence devant les étudiants de Sciences Po Lille, avec Gérard Larcher, qui devait se tenir le lendemain. Sans doute tenait-il ces étudiants avides de débats pour responsables de la décision sénatoriale et des errements de la présidence de la République.

Il faut se réjouir que la séparation des pouvoirs soit appliquée et non en dénoncer une quelconque remise en cause farfelue

L’Exécutif et la majorité reprochaient ainsi au Sénat de « faire de la politique » et de « violer la séparation des pouvoirs ». On ne le répètera jamais assez : faire de la politique est précisément le rôle du Parlement et la séparation des pouvoirs commande le contrôle mutuel des pouvoirs, non leur isolement.

Ni le Sénat ni la commission sénatoriale ne se sont élevés en juge : ils ont enquêté et décidé de saisir la justice, ce qui est parfaitement respectueux de la Constitution et de l’ordonnance de 1958, qui impose de dire la vérité, sous serment, lorsque l’on est auditionné par une commission d’enquête.

Le droit a donc été respecté. C’est sans doute irritant pour la majorité, qui est ainsi attaquée, voire déstabilisée, mais c’est la parfaite logique du principe de la séparation des pouvoirs. Il faut donc se réjouir qu’il soit appliqué et qu’il fonctionne, non en dénoncer une quelconque remise en cause farfelue.

Au contraire, c’est lorsqu’il est mis à mal qu’il faut s’inquiéter. Tel fut le cas à l’Assemblée nationale, au mois d’août dernier, lorsque la Commission des Lois, investie des mêmes pouvoirs d’enquête, n’a pas pu mener ses travaux car elle était bloquée par le fait majoritaire et le souci de protéger le Président de la République.

L’Assemblée est restée dans son rôle et le fait majoritaire est également bénéfique. Mais elle n’a fait que souligner le caractère indispensable d’une seconde chambre.

Tel fut également le cas en 2009, par exemple, lorsque le bureau de l’Assemblée nationale, présidée par Bernard Accoyer (UMP), avait déclaré irrecevable la demande de création d’une commission d’enquête, proposée par le groupe socialiste, sur les sondages de l’Élysée. L’argument était fallacieux et l’on sait aujourd’hui qu’une telle commission d’enquête aurait été justifiée.

Le Conseil constitutionnel est un gardien efficace des droits et libertés et un contre-pouvoir effectif face aux errements de la majorité

D’autre part, le Conseil constitutionnel a rendu une importante décision sur la loi de programmation et de réforme de la justice, qui constitue sans doute la plus longue de son histoire. Alors que dernièrement, ses décisions ont fait rarement droit aux arguments des parlementaires requérants (dans le contentieux a priori : on songe notamment aux décisions asile et immigration, secret des affaires ou manipulation de l’information), le Conseil a censuré de nombreuses dispositions de cette loi qui portait effectivement atteinte aux droits et libertés (dix censures – plus deux cavaliers législatifs – et six réserves d’interprétation).

Il en est notamment ainsi des interceptions des communications électroniques pour les crimes et les délits punis d’au moins trois ans d’emprisonnement, des techniques spéciales d’enquête pour tous les crimes ou de la possibilité qui était offerte aux Caisses d’allocations familiales (CAF) de revoir les montants des pensions alimentaires.

Tout cela était issu du projet de loi et résultait donc de la volonté gouvernementale. Ces nouvelles prérogatives devaient favoriser un meilleur fonctionnement de la justice, soit en allégeant les tribunaux, soit en renforçant les pouvoirs d’enquête. Mais toutes portaient une réelle atteinte à la protection de la vie privée ou au droit au procès équitable.

En censurant ces divers dispositifs, le Conseil constitutionnel rappelle qu’il sait être un gardien efficace des droits et libertés constitutionnels et un contre-pouvoir effectif face aux errements du Gouvernement et de la majorité parlementaire. Là encore, il y a tout lieu de s’en réjouir, notamment au lendemain des critiques dont les dernières nominations ont fait l’objet. Et l’on attend, avec curiosité et envie, ce qu’il dira sur la loi « anti-casseurs », dont il a été saisi le 13 mars dernier.

À l’heure où la Ve République est souvent décriée pour ses déséquilibres, à l’heure où la Constitution parfois est critiquée pour son âge, à l’heure où une révision est clamée pour une meilleure efficacité, il y a tout lieu d’être heureux d’observer que notre régime fonctionne encore et qu’il fonctionne efficacement.

 

Une majorité durable ?

On se demandait, il y a encore quelques semaines, si le nouveau Président de la République pourrait obtenir une majorité. Puis, la question était, la semaine dernière, de savoir s’il y aurait encore une place pour l’opposition.

Les réponses sont claires aujourd’hui et doublement affirmatives : une majorité est installée, une opposition a résisté. La question essentiel devenant : pour combien de temps ?

Rappelons la situation pour comprendre l’enjeu de l’interrogation.

Ce sont d’abord des élections aux records nombreux mais pas forcément tous heureux. Jamais l’abstention n’a été aussi élevée (57,36%). Jamais le centre n’a été aussi fort. Jamais un tel score n’a été réalisé par un parti aussi jeune (43,06% et 308 sièges). Jamais le Modem n’a obtenu autant d’élus (42). Jamais les femmes n’ont été si nombreuses (233). Jamais les deux partis traditionnels de Gouvernement n’ont été aussi faibles (112 élus Les Républicains, 30 élus socialistes). Jamais l’extrême droite n’a remporté autant de circonscriptions au scrutin majoritaire (8).

Ainsi, une majorité a émergé. Elle est néanmoins plus faible que ce que laissaient présager les estimations la semaine dernière, plus faible que la majorité obtenue par l’UMP en 2002 (356), plus faible que la majorité obtenue en 1993 par le RPR et l’UDF (472). Mais elle existe, La République en marche obtenant 308 sièges (soit presque 20 de plus que la majorité absolue), portant à 350 les effectifs d’une majorité composée avec le Modem. C’est confortable.

À l’inverse, Les Républicains sont laminés et le Parti Socialiste est dévasté. Ils limitent l’un et l’autre les dégâts, mais obtiennent les scores les plus faibles de leur histoire respective. L’UDI, alliée classique des Républicains, pourra encore constituer un groupe, avec 17 élus, mais les radicaux de gauche, alliés classiques du PS, ne le pourront plus, avec seulement 3 élus.

La France insoumise est marginalisée, le Front national est écrasé. Mais seulement par rapport à leur score à l’élection présidentielle, car ils obtiennent le plus grand nombre d’élus jamais réalisé (au scrutin majoritaire). La première pourra constituer un groupe, même sans les communistes. La logique politique voudrait qu’après le combat électoral, une main leur soit tendue, dans un souci de construction d’une opposition réelle. Mais la logique insoumise est peut-être différente…

Le second pourrait espérer en constituer un également, grâce au ralliement de Jacques Bompard, de Nicolas Dupont-Aignan et, éventuellement, de quelques élus nationalistes et régionalistes. Ce n’est pas fait, mais c’est largement faisable.

Telle est la situation, qui permet, au moins, de préserver la saisine du Conseil constitutionnel (il faut 60 députés), tant sur la gauche (si les Socialistes s’allient, sur ce point, aux Insoumis) que sur la droite. Les alliances seront sans doute plus délicates à constituer pour déposer une motion de censure (58 députés minimum), mais les circonstances en faciliteront peut-être les réalisations.

Cette situation est-elle pour autant promise à un long avenir ?

D’une part, au sein de l’opposition, on sait les Républicains et les Socialistes divisés entre un soutien constructif à la majorité présidentielle et une opposition plus systématique, leur permettant de mieux exister. Cela conduira-t-il au dédoublement de leur groupe, plaçant alors dans l’embarras les services de l’Assemblée nationale qui devront faire face à un nombre de groupes inégalé (on peut en imaginer au moins neuf) ? L’erreur fut sans doute d’abaisser à 15 membres l’effectif minimal pour en composer un. L’élever à nouveau, en plus de mieux structurer l’Assemblée, serait perçu comme une mesure anti-FN. Et toute mesure anti-FN est saine, par nature.

D’autant plus qu’il faut prendre garde à une opposition éclatée, qui manquerait de clarté. Une scission au sein des Républicains et des Socialistes, respectivement en deux groupes, l’un soutenant le Gouvernement et l’autre s’y opposant, serait bien moins claire et moins efficace qu’une opposition constructive, conduisant les uns et les autres à expliquer pourquoi ils s’opposent à tel texte ou, au contraire, soutiennent telle politique. Ce qui ne manquerait pas de renforcer les extrêmes, se prévalant alors de porter la véritable opposition.

De surcroît, cela soulèverait de réelles difficultés sur le plan du droit, car l’opposition se trouverait alors effectivement rétrécie. Qui pourra saisir le Conseil constitutionnel ? Qui interrogera le Gouvernement lors des Questions d’actualités, (la moitié d’entre elles revient à l’opposition) ? Qui interviendra dans les débats en cas de temps législatif programmé (60% de ce temps est attribué à l’opposition) ? Qui présidera la Commission des finances (il doit s’agir d’un député de l’opposition) ?

Autant de questions qui trouveront des réponses, à court terme, mais qui pourront en manquer, sur le long terme. Car une opposition réduite n’est pas inexistante et ses membres se mobiliseront. Mais elle ne permet qu’une faible rotation et ses mêmes membres se lasseront.

D’autre part, au sein de la majorité, on sait qu’En marche est composé de façon hétéroclite et hétérogène. Aujourd’hui soudée par la victoire, la majorité pourrait se révéler, demain, divisée par la mémoire… celle des valeurs et de l’idéologie qui avaient marqué certains de ses membres, issus de la droite et de la gauche.

Le dernier quinquennat a créé, ici, un précédent : celui des frondeurs qui, quoique redevables au chef d’avoir permis leur élection se sont autorisés à en contester la légitimité, pour être, in fine, sèchement battus. Mais ce précédent est à double tranchant. Soit en considérant qu’ils l’ont fait, que les électeurs les ont sanctionnés et qu’il vaut donc mieux s’en préserver. Soit, au contraire, en considérant qu’ils l’ont fait, que cela peut être réitéré et que, de toute façon, il y a peu à craindre des électeurs lorsque l’on vient d’un autre monde professionnel que la politique et que l’on a vocation à y retourner.

Tout promet, aujourd’hui, un fait majoritaire absolu et inconditionnel. C’était déjà le cas en 2012 et l’on sait ce qu’il a donné… À bon entendeur !