Treize

Treize. Un chiffre qui porte chance pour les uns, malheur pour les autres. 

C’est aussi le nombre de fonctions qu’a finalement déclarées Jean-Paul Delevoye à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), lui valant de passer en un rien de temps de membre à ancien membre du Gouvernement.

L’affaire est assez singulière.

D’abord, est dénoncée une omission dans sa déclaration d’intérêts à la HATVP, et non des moindres : sa fonction d’administrateur de l’Institut de formation de la profession de l’assurance. Quoique bénévole, cette activité le place en position de conflit d’intérêts potentiel, car les entreprises du secteur sont susceptibles d’augmenter les ventes de leurs produits d’épargne retraite.

Ensuite, on découvre qu’il exerce une activité professionnelle, en demeurant président du think tank Parallaxe. Il touchait une rémunération de 5368€/mois. Cette fois, l’activité était bien déclarée mais un tel cumul est expressément prohibé par l’article 23 de la Constitution. Cependant, si l’interdiction est posée par la Constitution, elle ne connaît aucune sanction directe, encore moins de niveau pénal. Il faut dire que très fréquemment, les personnes nommées au Gouvernement sont soit des parlementaires (et ils sont alors automatiquement remplacés de façon temporaire), soit des fonctionnaires (et ils sont alors automatiquement placés en détachement), soit encore des élus locaux (et, dans ce cas, le cumul est autorisé, malheureusement). S’ils exercent une activité professionnelle privée, ils prennent généralement le soin de démissionner, ne serait-ce que parce qu’ils n’ont plus matériellement le temps de l’affronter.

Il faut distinguer les personnes et les fonctions : les premières exercent les secondes, les secondes protègent les premières. La préservation des secondes impose l’irréprochabilité des premières

Enfin, « de lui-même », il corrige sa déclaration initiale à la HATVP et reconnaît exercer treize activités, toutes (ou presque) de façon bénévole. Il est alors facile de minimiser les méfaits de M. Delevoye : les activités rémunérées ont été déclarées, les activités bénévoles n’ont pas être déclarées, sauf si elles sont « susceptibles de faire naître un conflit d’intérêts », ce qui peut donner lieu à une interprétation subjective, la correction a été opérée « rapidement », les démissions l’ont été tout autant.

Mais il y a une triple difficulté, rendant le départ du Gouvernement inéluctable. L’omission de déclaration est constitutive d’un délit, la Constitution a été ouvertement violée, le conflit d’intérêts paraissait avéré, de surcroît par le porteur d’une réforme qui anime un conflit social de grande ampleur et qui ne paraît pas se résorber.

Comme on l’a déjà souligné, il faut opérer une distinction nette et précise entre les personnes et les fonctions. Les premières exercent les secondes, les secondes protègent les premières. Mais la préservation des secondes impose l’irréprochabilité des premières.

Il est donc sain que M. Delevoye et, au-delà, la majorité actuelle en prennent désormais conscience, même si cette dernière nous avait habitués à d’autres procédés, dont elle a peut-être tiré les leçons… 

Cependant, cela renseigne aussi sur l’architecture de cette majorité. François de Rugy, auquel on peut reprocher une pratique assez personnelle de la déontologie, mais non d’avoir violé clairement la loi et la Constitution, a été rapidement poussé vers la sortie. Rappelons qu’il n’est pas un soutien de la première heure du Président de la République, qu’il avait même concouru à la Primaire socialiste dont il a ensuite violé les règles (même s’il n’est pas le seul) et qu’il était un soutien politique assez marginal.

À l’inverse, Richard Ferrand, Président de l’Assemblée nationale, quatrième personnage de l’État, est mis en examen. Pour autant, il ne démissionne pas du perchoir, entachant ainsi une fonction dont la dignité réclamerait que son titulaire soit irréprochable. Mais il est un soutien de la toute première heure du Chef de l’État, qui demeure essentiel.

Jean-Paul Delevoye était un pilier de la majorité, d’autant plus qu’il portait une réforme primordiale. Il est pourtant poussé vers la sortie. Un mauvais esprit pourrait penser que cela n’est pas dû aux conflits d’intérêts eux-mêmes, mais davantage au conflit social actuel, que cette démission pourrait contribuer à résorber.

Et La Constitution décodée a parfois mauvais esprit…

*

Non parce qu’elle fait grève, mais davantage parce que comprendre le simulateur des retraites proposé par le Gouvernement requiert ascèse et concentration, La Constitution décodée se retire quelques semaines.

À tous ceux qui me font l’honneur de lire ce blog, je souhaite d’excellentes fêtes de fin d’année !

Le prochain billet paraîtra le 13 janvier.

Faire la morale avec pédagogie

Si l’un de nos étudiants en droit confondait droit et morale, il serait immédiatement corrigé. C’est pourtant ce que fait le Gouvernement, en proposant un « projet de loi sur la moralisation de la vie publique ».

Si quiconque se posait en donneur de leçons, se présentant comme celui qui sait distinguer le bien du mal, il serait immédiatement vilipendé. C’est pourtant ce que fait le Gouvernement, en nous parlant de « moralisation de la vie publique ».

Heureusement, à ce stade, nous avons une explication : il s’agit de « redonner la confiance dans la vie démocratique ». Nul ne pourrait y être opposé, mais encore faut-il en connaître les exactes modalités.

Leurs grandes lignes ont été présentées au cours d’une conférence de presse du Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, jeudi 1er juin. Il est toujours risqué de commenter une réforme au stade de projet, a fortiori lorsque son contenu n’est pas connu dans ses détails. Néanmoins, on peut percevoir cette stratégie de communication comme de la saine pédagogie, nous permettant de contribuer à la réflexion en amont, afin de nourrir la réforme en aval.

Celle-ci se divise en trois chapitres, relevant de lois constitutionnelle, organique et ordinaire. Décodage.

Une révision constitutionnelle :

« Les anciens présidents de la République ne pourront plus être membres de plein droit du Conseil constitutionnel. »

Attendue depuis longtemps, évoquée en 2008, proposée en 2013, cette révision constitutionnelle est bienvenue, quoiqu’elle ne concerne, aujourd’hui, qu’une seule personne… Des quatre anciens Présidents de la République à même de siéger au Conseil constitutionnel – Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande –, seul le premier y siège effectivement. Et encore, il ne le fait-il que pour le contentieux a priori.

« La Cour de Justice de la République sera supprimée. »

Là encore, la réforme avait été proposée sous le précédent quinquennat. Elle est heureuse en ce qu’elle supprime une juridiction d’exception. Elle serait toutefois malheureuse si elle devait permettre de régler, sur le plan judiciaire, des questions qui doivent rester d’ordre politique. Le Garde des Sceaux a promis qu’un filtrage serait assuré par la Cour d’appel de Paris : espérons qu’il offrira toutes les garanties nécessaires pour que les juges ne soient pas eux-mêmes tentés de s’immiscer dans des affaires qui ne relèvent pas de leur compétence.

D’autres solutions alternatives pourraient consister en un rétablissement de la responsabilité politique individuelle des membres du Gouvernement, désormais que la rationalisation du parlementarisme a fait son œuvre. De même, l’organe de filtrage pourrait être composé de personnalités politiques (ou anciennement politiques) qui, sans juger, participeraient à la décision sur la recevabilité d’une plainte ou l’opportunité de poursuites. En enrichissant ainsi cette procédure du regard de l’expérience, la marche de la Justice ne saurait être entravée ni la suspicion à l’égard du monde partisan alimentée.

« Les ministres ne pourront plus exercer de fonction exécutive locale. »

Enfin ! Enfin va-t-on faire disparaître cette incongruité française consistant en ce qu’un maire ou un président d’une collectivité territoriale, par ailleurs ministre de l’Intérieur, soit soumis au contrôle d’un préfet qui prend ses ordres auprès dudit ministre… Mais pourquoi ne pas aller plus loin et interdire le cumul avec tout autre mandat, quitte à appliquer un régime similaire à celui des parlementaires devenus ministres, en prévoyant un remplacement temporaire ? Espérons que cette fois cette réforme connaîtra un meilleur sort que celui qu’elle a connu en 2013, lorsqu’elle fut abandonnée.

« Les élus ne pourront plus exercer plus de trois mandats identiques et successifs de député, de sénateur ou d’exécutif local, sauf pour les petites communes, afin de permettre un renouvellement de nos représentants. »

Il n’est pas utile de passer par une révision constitutionnelle pour introduire cette réforme, car il s’agit du régime de l’éligibilité, qui relève de la loi organique pour les parlementaires, de la loi ordinaire pour les autres élus. En souhaitant l’inscrire dans la Constitution, le Gouvernement entend tout à la fois la sanctuariser en évitant, ainsi, qu’elle ne soit remise en cause ultérieurement (du moins, facilement) et forcer la main au Sénat. Celui-ci devra, en effet, la voter (ce qui ne serait pas le cas d’une loi organique qui ne s’appliquerait pas qu’aux sénateurs) et l’on peut s’attendre qu’étant donné le contexte politique, il le fasse. Mais, comme il en a l’habitude, il le fera payer en exigeant quelque chose en contrepartie. L’avenir dira quoi, mais ce pourrait être, déjà, que le seuil des petites communes échappant à la règle (de loin les plus nombreuses) soit élevé et fixé par loi organique.

La prévention des conflits d’intérêts :

« L’interdiction de recruter des membres de sa famille, pour les membres du Gouvernement comme pour les parlementaires et les collaborateurs de cabinet des élus locaux. »

Cette proposition, quoique attendue, est une réaction immédiate à des faits d’actualité récente. Elle est difficilement applicable (où commence et où s’arrête la famille ?), elle n’est pas réfléchie (comme toute réaction à l’actualité), elle soulève sans doute des difficultés constitutionnelles, afférentes à la liberté contractuelle (le contrat liant le parlementaire à son collaborateur est de droit privé). Cela ne relève pas de la loi organique, mais ordinaire.

« Des garanties de probité pour les parlementaires. »

Ils devront avoir satisfaits à leurs obligations fiscales (et se prémunir contre toute phobie administrative) – loi organique – et une peine d’inéligibilité de plein droit d’une durée maximale de 10 ans sera créée pour toute infraction portant atteinte à la probité – loi ordinaire. Comme l’a souligné le Garde des Sceaux, même si elle est « de plein droit », cette peine pourra toujours être écartée ou modulée par le juge, en raison de l’exigence constitutionnelle de personnalité des peines, qui exclut les peines automatiques.

« La prévention des conflits d’intérêts. »

Elle sera réglée par chacune des assemblées, lesquelles devront fixer des règles de déport… volontaire, par définition. La prévention et la dissuasion seront certes renforcées, mais les conflits d’intérêts n’en seront pas pour autant éliminés. Malgré tout, les parlementaires devront en répondre devant leurs électeurs et c’est là l’essentiel.

« L’encadrement des activités de conseil. »

Les parlementaires ne pourront plus se livrer à une activité de conseil, qu’elle relève d’une profession réglementée ou non, s’ils ne l’exerçaient pas au moins un an avant leur élection, sans pouvoir conseiller une société qu’un parlementaire ne pourrait pas diriger. C’est un début. Mais tant qu’ils seront en mesure d’exercer de telles activités, des conflits d’intérêts ou autres malversations surviendront inévitablement.

En 2013, le Conseil constitutionnel a considéré comme contraire à la Constitution l’interdiction de toute activité de conseil. Au-delà du fait que la situation a évolué depuis cette date, pouvant conduire le Conseil à revoir sa position, il paraît néanmoins possible d’aboutir à la disparition de telles activités. Il existe deux solutions.

De façon minimaliste, on peut simplement interdire aux parlementaires de se faire rémunérer pour toute consultation délivré pendant l’exercice de leur mandat, à l’exception éventuelle de celles qui relèvent d’une profession réglementée, exercée avant le début du mandat (et même plusieurs années auparavant). L’activité de conseil est permise, mais elle ne peut pas être rémunérée. De facto, elle n’aura plus lieu.

De façon maximaliste, on peut se fonder sur l’intérêt général pour poser la nécessité de se consacrer pleinement à son mandat et interdire toute activité professionnelle autre que celle de parlementaire, pendant toute la durée de celui-ci. Cela suppose toutefois de prévoir des contreparties sur la valorisation professionnelle des acquis du mandat de parlementaire. C’est une réforme à part entière sur le statut des élus, mais qui aurait pour mérite de réduire sensiblement les conflits d’intérêts, au point de les faire disparaître.

Cela relève de la loi organique.

« Le remboursement au réel des frais de mandat des parlementaires. »

Cette mesure est tellement emprunte de bon sens que d’aucuns s’étonneront sans doute qu’elle ne soit pas déjà en vigueur dans une loi organique… Reste à savoir ce qui relèvera effectivement des « frais de mandat » ce que, pour l’heure, personne n’a pris le risque d’expliciter. C’est pourtant l’essentiel.

« La suppression de la réserve parlementaire. »

La réserve parlementaire a mauvaise presse car elle apparaît, à des yeux mal intentionnés, comme une sorte de prébende. Pourtant, elle a fait l’objet d’évolutions importantes au cours du précédent quinquennat, avec la publication de ses destinataires. Sans doute pouvait-on encore évoluer, en précisant la mission exacte, en contrôlant l’utilisation des fonds, etc. En revanche, la supprimer, c’est prendre le risque que de nombreuses initiatives locales ne puissent désormais jamais voir le jour. Son remplacement par un fonds d’action pour les territoires et les projets d’intérêt général est un moindre mal, mais il bureaucratise l’octroi de financements qui étaient autrefois décidés par des représentants de la Nation, au profit de projets qu’ils entendaient valoriser dans leur circonscription. Mais sans doute que ce fonds, vraisemblablement géré au niveau central, saura mieux identifier qu’eux les besoins dans cette dernière…

Il faut en passer par une modification de la LOLF.

« La déclaration de situation patrimoniale de fin de mandat du Président de la République fera l’objet d’une appréciation par la HATVP, qui sera publiée au JORF. »

Ainsi, on sera sûr que le Président sortant ne partira ni avec les tableaux du Salon des Portraits ni avec les bonnes bouteilles de la cave. Il peut admirer les uns et boire les autres autant qu’il le souhaite pendant qu’il est en fonction, mais non partir avec.

La transparence des partis politiques :

Une importante réforme sur la transparence des partis politiques verra le jour, par l’adoption d’une loi ordinaire. Du contrôle de leurs comptes, par l’application du principe de séparation des ordonnateurs et des payeurs (on parle des « comptables », en finances publiques) au contrôle de leur financement, par le renforcement des mesures en matière de prêt. Du contrôle renforcé, par de nouvelles missions confiées à la Cour des comptes et à la CNCCFP, au financement clarifié, par la création d’une « banque de la démocratie ».

Cette dernière entend faciliter l’obtention de prêts par les partis politiques, car ils sont aujourd’hui tributaires des banques qui refuseraient de les consentir pour des raisons de réputation. L’idée est bonne et l’objectif est louable… à la condition que les partis, en n’étant plus les tributaires des banques, ne deviennent, encore davantage, les tributaires des pouvoirs publics…

Il reste un manque important, mais il semblerait que ce soit pour plus tard : la réduction du nombre de parlementaires. Ce n’est pas de la « moralisation », dit-on. Tout dépend de la morale que l’on choisit… d’où le problème de cet intitulé, que le Gouvernement serait bien avisé de faire évoluer.

L’élu de la République : stop, ou encore ?

Tribune publiée sur Le Huffington Post, le 3 juillet 2013

L’élu est le personnage essentiel de la République. Il est le personnage choisi pour la faire fonctionner : sans élus, elle ne fonctionne pas, avec trop d’élus, elle fonctionne mal, avec de mauvais élus, elle ne fonctionne plus. Il est aussi un statut nécessaire au bon fonctionnement de la République : élu, on bénéficie de certaines garanties et l’on est subordonné à certaines obligations, permettant à l’élu d’accomplir efficacement ses missions au sein, pour et au nom de la République. Ces obligations sont actuellement en pleine évolution.

D’une part, les projets de lois organique et ordinaire sur la transparence de la vie publique, adoptés par l’Assemblée nationale le 25 juin dernier et en discussion au Sénat à partir du 9 juillet, imposent de nouvelles obligations aux parlementaires, en les étendant également aux membres du gouvernement, aux députés européens, aux responsables exécutifs locaux (à l’exception des maires des communes de 20 000 habitants et moins) et aux élus locaux auxquels ces derniers ont délégué leur signature. Ces personnalités politiques, auxquelles s’ajoutent les membres des cabinets ministériels, les collaborateurs du Président de la République et des Présidents des assemblées parlementaires ainsi que certaines personnes assumant des fonctions ou responsabilités à la décision du Gouvernement, seront soumis à une double obligation de déclaration, à l’égard de leur patrimoine et de leurs intérêts.

Les députés ont décidé de restreindre l’accès à ces déclarations, en interdisant leur publication et en la remplaçant par un libre accès aux documents. C’est heureux, transparence ne signifiant pas translucidité, démocratie ne correspondant pas à populisme. La seule publication du patrimoine et des intérêts des élus ne saurait garantir la transparence mais assurerait une ouverture sur la sphère privée sans que la démocratie en soit renforcée, au contraire, certaines situations patrimoniales ou certains intérêts pouvant faire naître un sentiment de culpabilité totalement infondé ou des attaques ad hominem parfaitement injustifiées. À l’inverse, c’est l’effectivité d’un contrôle de ces situations qui permettra de garantir l’intégrité des élus de la République.

Ces nouvelles mesures devraient, semble-t-il, assurer que « les membres du Gouvernement, les personnes titulaires d’un mandat électif local ainsi que celles chargées d’une mission de service public exercent leurs fonctions avec dignité, probité et impartialité », ainsi qu’en dispose l’article 1er du projet de loi adopté par l’Assemblée nationale. Est-ce raisonnable ? Est-ce souhaitable ? Est-ce seulement possible ? Est-il possible ou même souhaitable qu’une personne assumant une fonction politique, donc engagée, donc partisane, soit impartiale ? Non, c’est tout simplement incongru et incohérent. Attend-on des personnalités politiques qu’elles soient dignes ? Qu’elles soient compétentes, investies dans leur travail, qu’elles l’assument avec intégrité et l’accomplissent avec honnêteté seraient incontestablement un gage du bon fonctionnement de la République. Qu’elles soient dignes concerne davantage leur passage au purgatoire…

D’autre part, l’Assemblée nationale entame mercredi la discussion des projets de lois organique et ordinaire interdisant le cumul des mandats. Le cumul sera limité à deux mandats électifs et le mandat de parlementaire (national ou européen) sera incompatible avec toute fonction exécutive locale. C’est sans doute dans l’air du temps, il faut s’y résoudre. Les raisons habituellement avancées, toutefois, sont mauvaises. L’interdiction du cumul permettrait aux parlementaires d’être plus présents à l’assemblée à laquelle ils appartiennent. C’est oublier qu’un homme politique est essentiellement un homme de terrain et que c’est à sa présence sur le terrain qu’il doit, avant tout, son élection et sa réélection. C’est oublier, également, que, présent sur Paris, il n’est pas nécessairement concerné par les sujets qui viennent à l’ordre du jour, tout simplement parce qu’ils ne relèvent pas systématiquement de son champ de compétence. Qu’à cela ne tienne, pourra-t-on rétorquer, il aura désormais du temps et pourra donc s’y intéresser. C’est alors oublier, encore, que, à l’instar de tout être humain, un parlementaire n’est point omniscient et ne saurait donc être compétent en tout domaine.

Offrir un plus large investissement des parlementaires dans les divers sujets de la vie politique n’est sans doute pas impossible, mais cela requiert de repenser le travail et le fonctionnement des assemblées. L’interdiction du cumul des mandats doit ainsi accompagner une réforme plus profonde. D’abord, une réduction du nombre : de 577 députés et 348 sénateurs, le nombre de parlementaires pourrait être réduit à respectivement 400 et 250. Non pas que le nombre actuel soit excessif mais cela permettrait un meilleur fonctionnement à partir de groupes restreints. D’autant plus que le moment de l’interdiction du cumul des mandats est sans doute le plus opportun pour songer à une réduction du nombre des parlementaires et à un redécoupage circonscriptions : nombreux sont ceux qui renonceront à leur mandat lors du prochain renouvellement de l’assemblée à laquelle ils appartiennent et n’ont ainsi rien à perdre.

Ensuite, à une réduction du nombre de parlementaires doit correspondre une augmentation de leurs moyens, humains, avant tout. Actuellement, un parlementaire dispose d’une enveloppe lui permettant de rémunérer trois collaborateurs : il lui en faudrait au moins cinq si l’on souhaite qu’ils suivent de près un plus grand nombre de dossiers législatifs. Si les moyens humains augmentent, il doit en aller de même des moyens matériels, en terme d’espace et d’instruments de travail. Sans oublier que la situation de responsable exécutif local est bien plus confortable que celle de parlementaire, ce qui est parfois un argument avancé à l’appui du cumul.

Enfin, ce renforcement des moyens des parlementaires leur permettant de travailler plus efficacement doit être complété par une réorganisation du travail parlementaire lui-même. Certes la révision constitutionnelle de 2008 a déjà ouvert cette voie, en renforçant les commissions parlementaires, en augmentant leur nombre et en organisant l’ordre du jour. Il ne paraît pas inutile de poursuivre cette réorganisation en réfléchissant à une meilleure articulation entre les travaux des commissions et ceux de la séance, à une réforme de la procédure accélérée, normalement exceptionnelle mais qui devient la règle tant elle est sollicitée, ou encore à une division des commissions en plusieurs sous-commissions spécialisées.

La place de l’élu de la République est donc en voie d’être repensée. Elle doit l’être encore. Une interdiction du cumul justifierait de réduire le nombre de parlementaires. La réduction du nombre de parlementaires permettrait d’équilibrer, en termes financiers, l’augmentation des moyens. L’augmentation des moyens permettrait d’assurer une plus grande efficacité du travail parlementaire. L’efficacité du travail parlementaire serait renforcée par une réorganisation du fonctionnement des assemblées.

Ainsi, l’élu de la République serait pleinement au service de la République. Au service de son bon fonctionnement.